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samedi 9 mai 2020

Emile Deschanel, "Les ruines de Paris" (1859)

Ecrivain et militant républicain opposant à Louis-Napoléon Bonaparte, proche de Charles Baudelaire et de Victor Hugo, Emile Deschanel, à la faveur d'une amnistie, revient d'exil en 1859. Il collabore au Journal des débats littéraires et politiques avec un feuilleton intitulé Causeries de la quinzaine (repris en volume en 1861). Dans son "Histoire des limites de Paris", il imagine un Paris de l'avenir dans le sillage hugolien et illustre le thème des ruines de Paris :


Histoire des limites de Paris



[...] Où s'arrêtera le développement accéléré de cette ville déjà énorme? Nous avons vu ce qu'elle était il y a deux mille ans, une bourgade de bateliers sur un îlot fangeux. Et maintenant demandons-nous : Que sera t-elle dans deux mille ans encore? Aura-t-elle continué de croître toujours ? Ou bien aura-t-elle décru dans deux mille ans, que sera devenue la France elle-même?

Dieu nous garde de prononcer des paroles de mauvais augure ! Dieu nous préserve aussi de déclamer! mais enfin l'histoire nous montre quel a été le sort de Carthage et d'Athènes, de Corinthe et de Tyr, de Thèbes et de Babylone, et de tant d'autres villes autrefois florissantes et relativement aussi puissantes que Paris. Nous voyons que la destinée de tout ici-bas, celle des villes et des peuples, comme celle des hommes et des arbres, est, après avoir crû, de dépérir. Un peuple succède à un autre dans le rôle d'initiateur ; le flambeau passe de main en main, la vie se déplace et change de zone; la civilisation incessamment, aussi bien que la mer, abandonne ses anciennes, plages... Sujet de méditations !

Un temps viendra où les touristes de quelque autre ville lointaine, devenue à son tour la métropole du.monde, et qui aujourd'hui est encore à naître, visiteront « les champs où fut Paris. »

Reculé tant que vous voudrez l'époque où Paris enfin sera mort et où la France ne vivra plus que dans l'histoire : cette époque fatale arrivera pourtant. Et songez alors avec le poëte :


Oh ! dans ces jours lointains où l'on n'ose descendre,

Quand trois mille ans auront passé sur notre cendre.

A nous qui maintenant vivons, pensons, allons,

Quand, nos fosses auront fait place à des sillons.

Si, vers le soir, un homme assis sur la colline.

S'oublie à contempler cette Seine orpheline,

Ô Dieu ! de quel aspect triste et silencieux

Les champs où fut Paris étonneront ses yeux !... [Victor Hugo, "A l'Arc de Triomphe"]

 

Et ce n'est pas tout. Après que de nouveaux peuples et des civilisations nouvelles auront encore remplacé ceux et celles qui avaient envoyé des commissions archéologiques pour aller étudier les ruines de Paris et en enrichir leurs musées, fous périront enfin. Et l'humanité elle-même tout entière, après avoir joué le rôle qui lui est assigné dans l'ensemble universel, disparaîtra de la sur face du globe terrestre comme elle y était apparue. Cette apparition et cette disparition n'auront été dans l'histoire de la géologie qu'un moment, qu'un détail. Après comme avant l'homme, des créations sans nombre continueront de s'accomplir sur ce globe, jusqu'à ce que, des époques incommensurables s'étant écoulées, ce globe à son tour, de plus en plus refroidi au centre et à là surface, se dissolve enfin dans l'espace, et rentre, par l'éternelle circulation des choses, en des agrégations nouvelles...

Mais nous n'en sommes pas encore là.





Emile Deschanel, « Revue de la quinzaine, Histoire des limites de Paris »,
 Journal des débats politiques et littéraires, 8 décembre 1859

A lire dans la collection ArchéoSF:

Les Ruines de Paris et autres textes, anthologie disponible dans la collection ArchéoSF (120 pages, 5 nouvelles, 3,99 euros pour le format numérique et 12,50 euros pour le format papier)
Charles-Nicolas Cochin, Archéologie du futur. Mémoires d'une société de Gens de Lettres publiés en l'année 2355 (1755-1756) (6 textes réunis pour la première fois en un seul volume, 104 pages, 4,99 euros pour le format numérique et 12 euros pour le format papier)

A lire sur les sites ArchéoSF:

Charles-Olivier Penne, Dans Deux mille ans (1855)
Baronne Jenny d'Erdeck, Voyage aux ruines de Paris en l'an 3870 (1870)
Camille Flammarion, Dans les ruines de Paris (1912)

samedi 16 juin 2018

Une Cure d'air au sommet des Tours Eiffel (1929)

Nous poursuivons notre exploration du magazine Vu sous l'angle de l'anticipation et de la science fiction. Pour retrouver tous les articles de cette série, cliquez ICI
Dans le n° 63 du 29 mai 1929 qui célèbre le quarantième anniversaire de la Tour Eiffel, est repris un croquis d'un certain M. Thomas, présenté comme collaborateur de Gustave Eiffel et qui imagine un ensemble de quatre tours Eiffel soutenant un vaste plateau pour Cure d'air. Ce plateau, à 300 mètres de hauteur supporterait des hôtels, des jardins suspendus et des pistes pour les avions.



A lire:

Paris Futurs, anthologie des avenirs fictifs de Paris

mercredi 28 mars 2018

Marcel Astruc, Chronique des temps futurs (1926)

Dans La Vie parisienne du 26 juin 1926, journal humoristique, Marcel Astruc (1886-1979) publie une lettre du futur consacrée aux Parisiens et à l'automobile (A lire: l'anthologie Paris Futurs). Amusante satire, ce texte invente des rites de l'avenir à partir de légendes forgées au début du XXe siècle et de l'étrange animal nommé "oto". Les illustrations sont signées Zyg Brunner.



Nous sommes en l'an 3000. Il a dû se passer, pendant notre absence, des événements ayant modifié dans un sens inattendu la physionomie du vieux globe. Le progrès industriel, notamment, après une période de développement inouï, semble, du moins sur notre continent, s'être arrêté de lui-même comme si, parvenu a son extrême limite, il n'avait plus eu ensuite qu'à disparaître. Quoi qu'il en soit, au XXXe siècle de notre ère où nous abordons, un Patagon Olakalouf chargé de mission par son gouvernement vient explorer le pays où nous vivons actuellement et, c'est, à défaut de son rapport officiel beaucoup trop savant et hérissé d'observations botaniques et entomologiques qui risqueraient de rebuter, un extrait d'une lettre particulière adressée de loin par le voyageur à l'un de ses proches que nous avons choisi de reproduire, espérant que son tour familier ne paraîtra point trop rébarbatif à notre lecteur.

Pahris, le ... juin 3026.


« Les Pahrisiens sont des êtres fins, affectifs et totalement dépourvus de méchanceté, habitant au bord de la rivière Sheine, dont le nom signifie « la tranquille » et qui mérite son nom. Pas de fleuve plus long, plus calme et plus languissant, et pas de fleuve, non plus, mieux approprié au caractère des riverains. Ceux-ci sont lents et paresseux. Ils appartiennent de toute évidence à une race incorrigible de promeneurs et , comme ils disent dans leur langue si harmonieuse ne possédant malheureusement pas de littérature écrite, de « badauds ».


Ils sont polis, aimables et doués d'un caractère vif et charmant qui les porte à la sociabilité. Ils passent leur temps à rien faire, à se réunir pour échanger des futilités ou célébrer des cérémonies religieuses, dont les rites puisent, disent-ils, dans le passé de leur race leur origine et leur sens caché. C'est ainsi que leur jeu principal, auquel grands et petits se livrent avec une véritable frénésie et qu'ils appellent du nom singulier de danse de « l'oto » se rapporterait à des événements de leur histoire aujourd'hui perdus, mais dont ils ont conservé par voie de tradition un souvenir fort et singulier.
Voici comment ils pratiquent cette danse : L'un. D'eux, représentant l'« oto », qui doit être quelque animal dont ses ancêtres eurent jadis à souffrir, fonce en poussant un long cri sur les autres, qui sautent de droite et de gauche comme s'ils cherchaient à éviter son atteinte. Bientôt, gagnés par l'excitation que fait toujours naître en eux ce rappel de leur passé, tous sautent ou foncent, les uns figurant l'« oto » les autres ses victimes, tous poussant, des clameurs et faisant le plus de vacarme qu'il leur est possible.



A propos de cette danse, les plus anciens parmi les Pahrisiens prétendent que leur pays fut, à une certaine époque, le théâtre d'une invasion de ces bêtes féroces, qui se propagèrent avec une rapidité effrayante. Elles couraient çà et là avec une vitesse folle, renversant les piétons sur leur passage, et produisant par l'orifice de leur trompe de longs beuglements qui répandaient partout la terreur. La nuit, leurs yeux phosphorescents dont le feu éclairait au loin les ténèbres épouvantaient les campagnes que remplissaient d'horreur leurs clameurs infiniment répétées. Bientôt, les « otos » devinrent si nombreux et se multiplièrent à tel point que leur propre circulation se trouva embarrassée par leur quantité même. On ne voyait partout qu'« otos » grands et petits, rongeant leur frein et grelottant de fureur en émettant une sorte de ronchonnement menaçant, arrêtés les uns contre les autres et ne trouvant pas le moyen de se dégager mutuellement. En vain des hommes courageux, dont les Pahrisiens ont conservé le souvenir sous le nom « Hagens » tentèrent de mettre au service de la fureur aveugle des envahisseurs leur intelligence pourtant relative. En procédant comme font les femmes de chez nous lorsqu'elles cherchent le bout du fil qui leur permettra, de débrouiller ensuite tout l'écheveau, ils faisaient avancer l'un, reculer l'autre, et le troupeau bondissant pouvait s'échapper par l'ouverture ainsi pratiquée.
Bientôt, pourtant, il y en eut trop, et les « Hagens » M eux-mêmes perdirent courage. Alors, il arriva ce qui devait se produire fatalement. Un soir, une « oto » s'arrêta « pile » dans le flanc d'une autre « oto » qu'elle n'avait pas vue venir, et qu'elle eût renversée en s'endommageant elle-même, si elle ne se t arrêtée à temps. Avant qu'elle n'ait réussi à se dégager en reculant,, une file de vingt autres « otos » s'étaient arrêtées derrière elle, rendant impossible son mouvement. Chacune de ces vingt autres en immobilisa vingt autres, qui en firent autant à vingt autres «autres». Au petit, jour, les Pahrisiens étonnés virent un océan figé d'où s'échappaient maints hurlements, mais d'où, par contre, aucune « oto » ne devait plus parvenir à se retirer. Les hurlements se firent entendre pendant plusieurs jours, puis ils diminuèrent et enfin se turent.



Voilà comment s'éteignit la puissance des « otos », monstres qui menacèrent un instant l'existence même des humains,qu'ils seraient parvenus à supplanter sur la terre de leurs ancêtres s'ils n'avaient fini, à force de stupidité, par se détruire eux-mêmes. Les Pahrisiens montrent dans leur Muséum d'histoire naturelle, une « oto » reconstituée au moyen des ossements que l'on trouve en grande abondance à fleur de leur sol, et même quelquefois répandus à sa surface. Je vais faire la description de cet animal préhistorique : Le capot se dresse verticalement à l'arrière, tandis que le marchepied, placé à avant, remplit l'office, indispensable pour des animaux se déplaçant à de telles vitesses, de pare-brise. Le moteur est placé dans la caisse à outils ; les ailes, soigneusement repliées lorsque l'animal était au repos, sont roulées à l'intérieur du carter. Sur le capot, on lit en caractères cunéiiformes le mot « Hispano » et sur le châssis le mot « Citroën ».



Cette admirable reconstitution, d'une exactitude dont la rigueur scientifique ne laisse subsister aucun doute, fait le plus grand honneur à l'état de la paléontologie chez les Pahrisiens... »

Pour copie anticipée,


MARCEL ASTRUC. 


jeudi 6 avril 2017

Square Rosny Aîné, 13ème arrondissement Paris

Le square Rosny aîné dans le XIIIème arrondissement de Paris semble bien être le seul odonyme rendant hommage à ce si grand contributeur à la littérature d'imagination scientifique. Un arrêté du 21 mai 1956 attribua au square ce nom mais c'est lors de la séance du Conseil municipal de Paris des 22-23 mars 1956 (compte-rendu publié dans le Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris du 3 avril 1956 ) que la proposition fut adoptée.




M. Roger Rigaud était le rapporteur de la 3ème commission chargée de la dénomination des voies.

 Il défend ainsi la proposition de donner le nom de Rosny Aîné à un square nouvellement créé :


Une dernière voie a été ouverte dans le 13e arrondissement.
C'est une voie qui dessert le groupe d'immeubles sis rue du Docteur-Bourneville, près l'avenue de la Porte-d'Italie. Je vous propose de lui donner le nom de square Rosny-Aîné. J.-H. Rosny naquit à Bruxelles, en 1856, et décéda à Paris le 15 février 1940 à son domicile, 47, rue de Rennes. Membre fondateur, puis président de l'académie Goncourt, il fut aussi président de la Société des gens de lettres de France. Il était Grand officier de la Légion d'honneur. Rosny aîné a publié au cours de sa longue carrière plus de 80 romans et de nombreux souvenirs de sa vie littéraire et artistique, des études historiques et des chroniques. L'auteur de « Nell Horn » a été un novateur en créant un genre littéraire nouveau : l'épopée de la préhistoire avec ces romans intitulés : « La Guerre de feu », « Le Félin géant », « Helgvor du Fleuve bleu » dont de nombreux extraits figurent dans les manuels scolaires. Rosny aîné est considéré également comme l'un des précurseurs de la littérature d'anticipation scientifique avec ses romans : « La Mort de la terre », « La Force mystérieuse », « Les Xipehuz », « Les Navigateurs de l'infini », etc... Ses essais de philosophie scientifique : « Le Pluralisme » et « Les Sciences et le Pluralisme » furent très remarqués et firent l'objet de rapports et communications à l'Académie des sciences. En 1947, un an après l'inauguration d'une plaque commémorative — le 7 avril 1946 — devant la maison de la rue de Rennes qu'habita pendant trente ans Rosny aîné et où il mourut le 15 février 1940, un comité d'honneur a été constitué en vue de donner le nom de Rosny aîné à une voie de Paris. Ce comité comprend de hautes personnalités : M. Edouard Herriot, président d'honneur de l'Assemblée nationale ; MM. Georges Lecomte, secrétaire perpétuel de l'Académie française, François Mauriac, Pierre Brisson, le regretté Emile Borel, ancien ministre, membre de l'Institut, Francis Perrin, haut-commissaire à l'Energie atomique, les membres de l'académie Goncourt, M. Paul Vialar, président de la Société des gens de lettres. D'autre part, en 1947, une pétition de M. le Maire du 6e arrondissement avait également demandé, au nom de la famille Rosny, que le nom de ce grand écrivain entra dans la toponymie de la capitale. M. Laborowski, 3, rue Palatine (6° arronndissement), l'avait également réclamé en 1947, Plus récemment, le 26 mai 1954, M. Borel-Rosny, 9, rue du Dragon (6° arrondissement), en faisait aussi la demande, au nom des amis de M. Rosny aîné. 

 Plaque du square Rosny Aîné:




mardi 25 octobre 2016

Le Quotidien de Montmartre 1929-1930 (4)

Quatrième épisode de notre exploration du Quotidien de Montmartre publié en 1929-1930 qui est disponible sur Gallica (du n° 10 au n° 52). Pour lire la présentation du périodique, cliquez ICI. Pour retrouver tous les billets de cette série consacrée au Quotidien de Montmartre, cliquez ICI.

Dans le n° 36 daté du 11 mai 1930 Bernard Gervaise présente dans la rubrique "Les Gaités de la semaine" le projet des voyages interplanétaires mais exprime aussi des doutes sur la nature humaine qui transforme les avancées scientifiques en moyens de destruction...



M. Robert-Esnault Pelterie, qui consacre depuis des années le meilleur de son activité à l'étude de cette science nouvelle qu'on nomme l'astronautique, vient de faire une conférence au cours de laquelle il a prononcé les paroles suivantes :
« A la suite d'examens approfondis de la question, je peux conclure qu'avant dix ou quinze ans, le voyage dans la lune et retour à la terre sera réalisable. Il ne dépend plus maintenant que d'un facteur, la découverte du mécène qui consacrera les millions nécessaires à la construction et à la mise au point de l'appareil de transport interplanétaire. »
En considérant d'une part le rythme accéléré qu'affecte à notre époque le progrès des découvertes mécaniques et, d'autre part, l'ardeur que l'on apporte à les utiliser, on peut être certain que si le voyage Terre-Lune et retour devient réalisable dans deux ou trois lustres, comme le veut M. Robert Esnault-Pelterie, il sera immédiatement réalisé, d'abord par quelques hardis sportifs amateurs de gloire, puis par une quantité d'amateurs de plus en plus considérable.
Avec une rapidité surprenante, nous verrons surgir des Compagnies commerciales astronautiques dont les services organiseront tout d'abord des « baptêmes de l'éther », puis peu à peu des excursions plus étendues ! Trois jours dans la Lune... « Paris-Neptune, via Mercure, Jupiter, Saturne, Uranus et retour... » Nous irons passer le week-end à la surface de Séléné ; nos grandes vacances se passeront au bord des canaux martiens, plus poissonneux, il faut l'espérer, que les rivières d'ici-bas et Vénus sera le but tout indiqué de tout voyage de noces !
La nouvelle invention arrive d'ailleurs à point nommé. Elle répond à un des plus pressants besoins de notre pauvre humanité dont le domaine se rétrécit de jour en jour à mesure que s'accroît la vitesse des véhicules mécaniques.
Il y a seulement un siècle, il fallait quinze ou dix-huit mois pour faire le tour du monde, le plus long voyage que l'on puisse accomplir sur terre en ligne droite ou, si vous préférez, en ligne courbe. Cinquante, ans plus tard, le temps-limite de cette randonnée avait déjà beaucoup diminué, puisque les héros de Jules Verne purent le réduire à 80 jours. Aujourd'hui, nouveau progrès, les aviateurs doués de quelque endurance et de bons moteurs bouclent la boucle en moins de trois semaines.
Dans quatre ou cinq ans, moins peut-être, c'est en trois jours que se fera ce périple.
Enfin, un jour viendra, plus tôt qu'on ne pense sans doute, où l'on pourra se faire transporter sur n'importe quel point du globe en moins d'une journée. Ce sera la mort du tourisme, tout au moins du tourisme terrestre. Qui donc, en effet, voudrait se mettre en route pour si peu !
Il était grand temps, comme on le voit, que de nouveaux débouchés s'ouvrissent à notre activité. Grâce à l'astronautique, c'est chose faite, ou presque. Lorsque nous nous sentirons par trop à l'étroit sur notre misérable planète, rien ne nous empêchera de nous échapper par la tangente pour aller faire un petit tour dans les étoiles.
Espérons que cela contribuera dans quelque mesure à désembouteiller les routes de banlieue !
Selon Jules Verne, le meilleur moyen pour aller dans la Lune était de s'y faire expédier par un canon géant, à l'intérieur d'une sorte d'obus de gros calibre. M. Robert Esnault-Pelterie estime qu'il vaut mieux s'y rendre à bord de la fusée-dirigeable inventée il y a deux ou trois ans par le professeur allemand Hermann Oberth.
C'est ce merveilleux engin qui nous permettra d'aller nous promener un jour dans l'éther comme on se promène actuellement dans les airs.
Puisse-t-il ne jamais servir à autre chose, mais hélas ! n'y comptons pas trop ! Jusqu'ici, toutes les inventions primitivement destinées à faire le bonheur du genre humain ont été tour à tour mises au service de l'art militaire. Il est donc fort probable que la découverte du professeur Oberth ayant été comme les autres détournée de son véritable objet, nous verrons bientôt la fusée se substituer à l'obus dans les applications ordinaires de la balistique.
Et vous pensez, avec un engin capable de marmiter la Lune, quel jeu ce serait pour des artilleurs européens de démolir New-York, Yokohama ou Pékin tandis que les artificiers américains, japonais ou chinois écraseraient Paris, Londres, Rome et Berlin !
Une fois de plus, notre pauvre humanité, dont l'ambition était de canarder pacifiquement les astres, n'aura fait que cracher en l'air pour que ça lui retombe sur le nez !

Bernard Gervaise, « Les Gaîtés de la semaine », in Le Quotidien de Montmartre n° 36 daté du 11 mai 1930.


Dans le n° 37 daté du 18 mai 1930 Bernard Gervaise, toujours dans la rubrique "Les Gaîtés de la semaine", imagine le futur de Paris en l'an 1970. L'anthologie Paris Futurs porte sur ce même thème: que deviendra la capitale dans l'avenir?

Des calculateurs, non dénués d'imagination, ont imagine de dresser une sorte de recensement de la population parisienne en 1970. A cette époque, la capitale et sa banlieue compteront huit millions d'habitants, pas un de moins.
Ce chiffre a été établi de façon scientifique, en appliquant le calcul des probabilités aux données de la statistique. Depuis le milieu du dix-huitième siècle, le nombre des Parisiens double environ tous les cinquante ans. Ils étaient cinq cent mille en 1770, un million en 1820, deux millions en 1870, quatre millions en 1920. Ils seront donc huit millions en 1970 et un milliard en 2320, comme vous pourrez aisément vous en assurer en continuant à faire paroli de cinquante en cinquante ans.
Pour nous en tenir aux chiffres cités par les auteurs de la statistique plus haut reproduite, une chose semble à peu près certaine, c'est que la circulation déjà bien difficile aujourd'hui dans un Paris de quatre millions d'âmes (et surtout de corps) sera devenue, si nous n'y mettons bon ordre, tout à fait impossible aux huit millions de Parisiens de 1970. Conclusion : il faut trouver un remède à la crise d'embouteillage dont souffrent de plus en plus les artères de la capitale, nonobstant les divers palliatifs envisagés jusqu'à ce jour.
Ce n'est peut-être, mon Dieu, pas aussi difficile qu'on l'imagine. Voyons, pour rendre nos rues accessibles à une intense circulation, il faudrait, de toute évidence, les élargir. Mais comment ?... On a proposé de démolir Paris pour le reconstruire ensuite sur de nouveaux plans. Ce serait beaucoup de travail. Mais si l'on démolissait seulement le rez-de-chaussée des maisons en remplaçant la maçonnerie par des piliers de soutènement entre lesquels les véhicules s'entrecroiseraient avec grâce et facilité...
C'est ainsi que, pour ma part, je vois le Paris de 1970, lequel, étant de la sorte monté sur pilotis aurait en outre l'avantage de se trouver à l'abri des inondations... 

Bernard Gervaise, « Les Gaîtés de la semaine », in Le Quotidien de Montmartre n° 37 daté du 18 mai 1930.

Dans le n° 38 du 25 mai 1930 on trouve un conte pseudo-oriental, intitulé "Le vrai Mahamed Pacha", ayant pour cadre le harem de Mahamed Pacha sous la signature de Jean de Lozère, collaborateur régulier du Quotidien de Montmartre sous ce pseudonyme ou celui de André Romane. Le conte est prétexte à un texte légèrement coquin illustrant la maxime quand le chat dort, les souris dansent...

 

Suite du dépouillement ce périodique la semaine prochaine!

vendredi 9 septembre 2016

Gustave Claudin, Que deviendra Paris? (1862)

Dans le dernier chapitre de son ouvrage consacré à Paris, Gustave Claudin se pose la question : « Que deviendra Paris ? ». Sa réponse ressemble beaucoup à celle de Théophile Gautier...


J'arrive, dans ce dernier chapitre, à des suppositions encore plus téméraires. Le grand, le formidable Paris que nous habitons, et qui passe à si juste titre pour le foyer de ]a civilisation, est destiné, comme toutes les grandes villes de l'antiquité, à ne former un jour qu'un monceau de ruines, sur lesquelles pousseront des ronces que les loups échappés à l'adresse des chasseurs viendront peupler. Le palais du Louvre redeviendra la demeure des loups, comme sous le roi Dagobert.
Pour admettre cette supposition, il faut oublier un instant la courte chronologie des historiens qui n'accordent à la terre que six mille ans d'existence, et raisonner avec celle des géologues qui assignent à notre globe des millions de siècles dans l'avenir comme dans le passé.
Rien de ce que créent les hommes n'est éternel. Les villes qu'ils construisent tombent en poussière avec le temps.
Dans cinq ou dix mille ans, les palais et les musées seront anéantis. Les chefs-d'œuvre du Titien, de Raphaël et de Rembrandt qu'ils renferment seront tombés en poussière, pour aller rejoindre ceux d'Apelles et de Zeuxis, et la solitude planera à cette place, où les hommes auront accompli de si grands efforts et se seront agités avec tant de fièvre et d'ardeur. Il en sera ainsi parce que la marche du temps le veut, et parce que la civilisation aura émigré vers d'autres parages.
Ce Paris que nous savons par cœur, et sur lequel nous avons incrusté nos idées, nos caprices et nos fantaisies, a d'ailleurs changé lui-même vingt fois d'aspect. Cette rue Vivienne, toute peuplée de pimpantes modistes dont les yeux fripons regardent les flâneurs, dans laquelle passent les commis d'agents de change, les clercs de notaire, les comiques du Palais-Royal, toutes les modernités enfin, fut autrefois un vaste champ de sépultures romaines. On a retrouvé sur son emplacement les bas-reliefs d'un tombeau en marbre. L'un représentait Bacchus couché près d'Ariane, l'autre une prêtresse rendant des oracles. On a également découvert une urne funéraire portant cette inscription : « Pithusa a fait exécuter ce monument pour sa fille Ampudia Amanda, morte à l'âge de dix-sept ans », puis une autre urne avec cette inscription : « Chrestus affranchi a fait, à ses dépens, ériger ce monument à son patron, Nonius Junius Epigonus. »
Ainsi donc, le luxe et la futilité se sont installés à l'endroit où, il y a deux mille ans, se trouvaient des tombeaux.
Dans mille ans peut-être les ruines et la solitude auront repris possession de la place, et l'observateur de l'éternité, qui jettera un regard curieux sur le passé, éprouvera, en apprenant qu'en l'an 1862 on y a vendu des chapeaux, un étonnement égal à celui que manifesteraient à présent les jolies modistes de la rue Vivienne si on leur rappelait qu'elles ont choisi pour poser des fleurs et des rubans sur des bonnets, l'espace occupé jadis par le tombeau de la jeune et belle Ampudia.
Tout près de cette rue Vivienne, cette grande halle où Paris vient chaque jour chercher ses provisions a été construite sur le charnier des Innocents, c'est-à dire sur un endroit qui, pendant près de dix siècles, fut le réceptacle dans lequel on enterra plus de quatorze cent mille Parisiens. En bouleversant le sol, on a trouvé une épaisse couche de phosphate de chaux produite par tous ces détritus humains. On a remué les cendres de ces cadavres, que le fossoyeur avait alignés, sans qu'il fut possible de rien discerner ni de rien lire dans cette poussière, formée par des mains qui avaient travaillé, des cœurs qui avaient battu, des cerveaux qui avaient pensé et des bouches qui avaient prié Dieu!
O Hamlet! tu n'aurais pu reconnaître dans ces débris immenses le crâne d'Yorick.
Paris disparaîtra comme Babylone, comme Thèbes aux cent portes, comme Syracuse, comme Carthage, comme cette Ninive dont un de ses musées a recueilli les débris, mais le temps seul aura raison de lui. Il n'est pas exposé, comme ces grandes villes de l'antiquité, a périr saccagé par des Alaric ou des Attila à la tête des barbares. D'abord il n'y a plus de barbares. La géographie peut l'affirmer. Il n'a plus à redouter un siège. Le temps est passé où l'on attaquait les capitales. C'est par Henri IV qu'il était écrit que Paris serait une dernière fois assiégé. Aussi le Béarnais fit-il passer des vivres à ses adversaires. On ne verra plus ces atrocités des anciens temps et comme à Tyr et à Carthage, les femmes couper leurs cheveux pour fournir des cordes aux grues et aux cabestans.
L'art de la guerre n'a point renoncé aux sièges, je le sais, mais ces sièges n'atteindront jamais les métropoles. La stratégie jouera désormais la partie avec les villes moins importantes d'un quadrilatère. 

Gustave Claudin, « Que deviendra Paris ? » in Paris, E. Dentu, 1862.

Source du texte: Gallica

A lire:
Paris Futurs, petite anthologie rétrospective des Paris du futur, éditions Publie.net (disponible en numérique et papier)
Les Ruines de Paris, anthologie, éditions publie.net (disponible en numérique et papier)
 

jeudi 2 avril 2015

Paris en l'an 2000 (1921)

En 1921, le Théâtre du Palai-Royal proposait une publicité dans la presse mettant en scène le thème de Paris en ruines en l'an 2000. Evidemment, les touristes se pressent dans le seul monument parisien resté intact (tout comme le répertoire d'ailleurs)...


A lire:
Paris futurs, petite anthologie rétrospective des Paris du futur (version numérique et papier)

mardi 17 mars 2015

Clément Vautel, « Comment voyez-vous Paris dans 50 ans ? » (1929)

Clément Vautel a écrit de nombreuses nouvelles, souvent humoristiques, relevant de la conjecture rationnelle.
Quand Jacques Cervière lui demande en 1929 « Comment voyez-vous Paris dans 50 ans?» , voici ce qu'imagine Clément Vautel:



Notre confrère Jacques Cervière du Petit Journal, me pose cette question :
« Comment voyez-vous Paris dans 50 ans ? »
- Belle occasion de nous livrer au jeu des anticipations à la Robida et à la Wells. Imaginons un Paris hérissé de gratte-ciel qu'unissent des passerelles vertigineuses et que survolent des nuées d'aérocars. Il y a aussi un Paris souterrain où les besognes utilitaires s'accomplissent dans de vastes usines : c'est là, par exemple, que se prépare, selon la loi du communisme scientifique, la nourriture — tant de calories par tête du troupeau des administrés.
Quelques monuments du passé ont été conservés au milieu de squares, immenses où la mort du dernier moineau a suivi de près la disparition, du dernier cheval.
Mais, en un demi-siècle, Paris ne peut se transformer aussi radicalement, même si notre progrès met les bouchées doubles ou triples.
En 1979, la Ville-Lumière aura sans doute, dans l'ensemble, un aspect extérieur assez peu différent de celui qu'elle offre aujourd'hui.
Elle se sera étendue vers l'ouest, et le rond-point, des Bergères, à Courbevoie, sera ce qu'est aujourd'hui la place de l'Etoile.. Celle-ci ressemblera à l'actuelle place de l'Opéra. Le Soldat inconnu, ne pouvant reposer au milieu d'un carrefour entouré de cafés, de théâtres, de grands magasins, se sera réfugié aux Invalides : espérons qu'aucune « dernière guerre » ne lui aura fourni l'occasion d'être moins seul.
Le centre de Paris sera, comme la Cité de Londres, composé exclusivement d'immeubles commerciaux. Partout des buildings, des banques ! Les bureaux américains et les coffres-forts auront définitivement remplacé les lits où les Parisiens d'autrefois naissaient, aimaient et mouraient. Paris comptera huit ou dix millions d'habitants, dont cinq cent mille nègres.
On parlera encore français sur les bords qu'arrose la Seine, mais, dans certains quartiers — les plus beaux — tout le monde parlera anglais avec l'accent américain.
Comment subsistera cette cité monstrueuse dans un pays où les meilleures terres resteront en friche ? Je l'ignore.
Paris, avec tout son luxe, tout son confort raffiné, ne sera même pas assuré de son pain quotidien, et ce sera la revanche de la nature sur une civilisation exagérément orgueilleuse et artificielle.
Cçpendant Paris gardera ses caractéristiques traditionnelles, car les villes ne changent pas d'âme à travers les révolutions scientifiques ou politiques : nos petits-neveux seront comme nous capricieux, fantaisistes, un tantinet frivoles, et la Parisienne n'aura rien perdu de ce je ne sais quoi qui la rend inimitable.
Tels sont mes pronostics pour l'an 1979, — mais je répète qu'il faudra, heureusement, plus d'un demi-siècle pour les réaliser tous.
Qui sait d'ailleurs, si, d'ici là, nous ne nous dégoûterons pas d'un progrès tout matériel qui n'ajoute rien à notre bonheur et multiplie les problèmes sans leur donner jamais des solutions satisfaisantes ? Il y aura peut-être un revenez-y à la bonne loi naturelle, un dégoût de la vie trépidante, une résurrection de la vraie sagesse. Même si c'est peu probable, espérons ce miracle, ne serait-ce que pour, n'avoir pas trop à plaindre les Parisiens de 1979.


Chronique « Mon film » du 14 juillet 1929, Le Journal n° 13419

A lire:
Les Nouvelles conjecturales de Clément Vautel dans Galaxies Science Fiction n° 15
La Grève des bourgeois par Clément Vautel
Le Féminisme en 1958 par Clément Vautel 
Paris Futurs anthologie de textes consacrée aux Paris du futur imaginés entre 1851 et 1906 version numérique et version papier.