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mercredi 15 mai 2019

Sybile Mong, en V-Bus pour Mars (1945)

L'éminent Gallicanaute (voir ICI la définition de ce terme) Blouzouga Memphis (visitez son site ICI) m'a communiqué les références d'un texte signé Sybile Mong (sans doute un pseudonyme) joliment illustré par Révac. Direction Mars !



En « V »-Bus pour Mars


Le projet n’est pas neuf. Depuis toujours l’homme a ambitionné de quitter ce bas-monde pour explorer les sphères célestes. Bien des savants ou poètes s’y sont essayés en esprit. Et les expériences mi-fantaisistes, mi-prophétiques d’un Wells ont enchanté notre jeunesse.
Mais un ingénieur américain à qui je déclarais l’autre jour, en plaisantant : »Il n’est pas loin le temps où nos vacances se passeront sur la planète Mars », m’a répondu le plus gravement du monde : « En doutez-vous ? »

DE LA BOMBE ATOMIQUE A LA FUSÉE ASTRONOMIQUE

Les toutes récentes découvertes sur le dégagement de l’énergie atomique, dont le premier témoignage, sous forme de bombe, a indiscutablement frappé les humains ont ouvert à la question des transports, des horizons nouveaux. Déjà on parle outre-Atlantique, d’une locomotive « atomique », dont la vitesse ahurissante réduiraient les garde-barrières (s’il y en avait là-bas) au rôle de fonctionnaires inopérants.
Pour de pareils engins, le ciel, toujours tentant devient accessible.

LES ANCIENS ASTRONAUTES ET LEURS VÉHICULES PÉRIMÉS

Le plus justement renommé, sinon le plus sérieux des astronautes du temps passé fut Cyrano de Bergerac. Ses moyens d’aller dans la lune sont variés. Le voyageur pouvait prendre place dans une cabine en fer attirée par un aimant placé devant lui. Cet audacieux pouvait ceindre des flacons remplis de rosée qui, s’évaporant au soleil, l’entraînerait dans son ascension, etc., etc.
Jules Verne, plus scientifique, dans son livre « De la Terre à la Lune », préconisa l’emploi d’un canon monstrueux. Or : Le canon est, pour le départ vers les astres, un engin impraticable.
Les savants ont étudié sérieusement la question. Si l’on veut tirer de plus en plus loin, il faut doter l’obus de vitesses initiales de plus en plus grandes. Pour un canon à longue portée : 1.000 m. seconde. Pour une « Bertha », 1.500 m. seconde. Pour tirer jusqu’à la lune, la vitesse initiale devrait être de 11.180 m. seconde, et, jusqu’à Mars, de 13.500 m. seconde.
Comment atteindre cette vitesse fantastique sans dommage pour les voyageurs ? Dans le canon de Jules Verne, malgré la paroi mobile, les voyageurs seraient infailliblement écrasés au départ du coup !

LA « BELLE-BLEUE » APPORTA LA SOLUTION

Seule, une fusée peut emporter les explorateurs d’astres. Une fusée, on le sait, n’est qu’un tube de carton empli de poudre. Quand la poudre brûle, les gaz de la combustion jaillissent à un bout de la fusée et, par réaction, celle-ci est vivement projetée de l’autre côté.
Le problème, jusqu’à maintenant, était de lancer de lancer une fusée assez grande pour loger des passagers avec leurs provisions et matériel, en emportant la quantité de poudre suffisante pour quitter le globe.

TOUJOURS DES HISTOIRES DE COMBUSTIBLE

La vitesse de 11 km. Seconde est, nous l’avons vu, indispensable pour quitter la Terre. Or, la poudre ne permet pas de dépasser 2 km. 500.
D’autre part, l’Américain Goddard, qui, en 1913, envisageait l’envoi d’une fusée sur la lune, prévoyait une charge de 300 kg. de poudre pour le transport des 300 gr. de magnésium nécessaires à la vision par télescope !
En 1941, lorsque les savants prétendaient être sur le point de dégager l’énergie atomique (cf. le livre de Pierre Rousseau « Mars, terre mystérieuse », d’où nous tirons ces renseignements) on leur répondait : « Ce n’est pas pour demain ». C’était pourtant le lendemain : le V-Bus entre les astres ou le Madeleine-Bastille aérien.
Les savants allemands perfectionnèrent la fusée et en firent ces dangereux projectiles appelés V1, V2, V3. Mais, la bombe atomique révèle que le moteur a enfin été découvert, qui va permettre aux hommes l’assaut du ciel.

NOTRE BELLE VOISINE, OU PLUTÔT NOTRE BEAU VOISIN : MARS

La Lune n’est déjà plus qu’une banlieue de la Terre. C’est Mars qui, la première des planètes, aura l’honneur de notre visite ! Elle nous fait des avances tous les quinze ans, c’est bien connu, et se rapproche alors à moins de 56 millions de kilomètres de nous ! N’est-ce pas, d’ailleurs, l’astre frère de notre planète ? L’année y dure 687 jours et les journées y ont 24 heures, 7 minutes 280.

A QUAND LA CARTE ROUTIÈRE DE MARS ?

Déjà les spécialistes la voient tourner dans le ciel.
Tandis que, sur le bord gauche du disque, la Mer du Sablier s’en va, la Baie Fourchue, d’un merveilleux bleu de cobalt, se prépare à franchir la ligne du méridien. Le Golfe des Perles, verdâtre, va suivre. Plus tard passeront le Golfe de l’Aurore, puis la mystérieuse Fontaine de Jouvence. Le lac du Soleil se présentera ensuite, précédant le lac du Phénix qui s’annonce déjà sous la caresse du jour naissant, tandis qu’à l’est les premières lueurs de l’aurore se lèvent sur la mer des Sirènes.
N’êtes-vous pas tentées de partir pour ces poétiques contrées ?

LES SURPRISES DU VOYAGE

C’est tout juste si l’Agence Cook ne décrit pas déjà le parcours sur ses prospectus. Au départ, même sensation que dans un ascenseur qui monte. Notre corps nous semble peser quatre à cinq cents kilos. Il s’allège subitement lorsque, ayant échappé à l’attraction terrestre, le pilote a stoppé le mécanisme de la fusée.
Le spectacle à l’intérieur est alors curieux. Tout flotte. Vous pouvez vous asseoir ou vous coucher « en l’air » et y accrocher votre chapeau à un imaginaire portemanteau.
Surprise : un garçon vient vous chercher pour une « petite promenade à l’extérieur » ! On vous revêt un scaphandre muni d’un réservoir d’air, mais vous êtes terrifié. N’allez-vous pas tomber dans le vide ? Pas du tout. Avec la sensation de demeurer immobile, vous vous mettez à tourner autour de la fusée en l’accompagnant, comme un satellite modèle ;

MARS, TOUT LE MONDE DESCEND

Le pilote a renversé la fusée et l’a remise en marche pour freiner votre chute qui est de 5 km.-seconde. Un choc, puis plus rien. Vous mettez un léger masque respiratoire et vous voilà prêt à débarquer.
Quelle légèreté. Sans régime, vos 56 kg. sont devenus à peine 20. Wells a décrit dans « Les Premiers Hommes dans la Lune », la facilité des bonds que vous faites également sur la terre martienne. Profitez-en pour explorer le paysage. Quelque végétation rabougrie (votre taille domine la « forêt »), et, de tous côtés, un désert rose. C’est le soir déjà. Dans la nuit, plus pure que la nôtre, une lune minuscule se lève à l’est, comme « chez nous ». C’est Phobos (la « terreur »). Mais, à l’ouest, une autre, un peu plus grande, se lève à son tour. C’est Deimos (la « crainte »). En une seule nuit la première va passer par toutes ses phases : du premier quartier au « plein Phobos », du « plein Phobos au dernier quartier et au « nouveau Phobos ».
Très bas, à l’ouest, suivant de près dans sa course le soleil, déjà disparu, un astre assez brillant attire votre attention. Une puissante lunette vous le montrerait comme un croissant extrêmement délié, vaporeux, embrassant un globe noir escorté d’un satellite  minuscule. La Terre ! En avez-vous déjà la nostalgie ?

COUCOU, LES MARTIENS ?

Vous voudriez bien en rencontrer un. Vous refusez de croire, comme l’affirment les astronomes, que l’air trop léger n’a pas d’oiseaux. Vous lui prêtez au moins des papillons. Et quand on vous dit que la minuscule bestiole qui glissera à vos pieds dans l’herbe rase sera le géant de la faune martienne, vous préférez attendre de découvrir sous quelle forme mystérieuse se cachent ces Martiens dont vous êtes venus, de si loin, solliciter l’amitié.

ALLER, BIEN , MAIS… RETOUR ?

Espérons, toutefois, que vous n’attendez pas d’avoir étudié la « mode » martienne pour songer aux moyens du « retour à la terre ». Plus encore que l’aller, il sera difficile. Vous risquez fort, si vous n’avez pas pris à temps les dispositions convenables, de faire fausse route et de vous retrouver sur un chemin de traverse du ciel, satellite à vie d’un astre moins hospitalier encore que Mars.

Sybile Mong, En « V »-Bus pour Mars, in Ambiance, n° 51, 5 décembre 1945.





Le V-Bus, vu ici dans son hall de chargement, sera transporté ensuite sur sa rampe de lancement pour effectuer le départ de son grand voyage. La propulsion par mélange détonant d’atomes dilués à 3,695 % et d’atomes comprimés, permet d’atteindre une puissance effective inconnue à ce jour. Les tuyères latérales à ailerons, à volets freineurs, sont à double effet. A gauche, la tuyère se trouve en position de propulsion ; à droite, en position de freinage (avec ses volets ouverts). Elle ne peut prendre cette position qu’après l’entrée en action des tuyères de freinage, visibles à droite et à gauche du sommet du V-Bus. L’amortisseur mécano-pneumatique, placé au sommet, joue le rôle de pare-chocs, lors de la percussion au sol. Deux voyageurs en tenue de voyage calorio-amortisseuses attendent de faire poinçonner leur billet.



lundi 25 février 2019

Claude Darcourt, Encore la bière italienne... (1932)

Le mensuel La publicité proposait une revue internationale des publicités un peu comme un Culture Pub avant la lettre. Dans le numéro de février 1932 on découvre sous la plume de Claude Darcourt la mention et la description d'une publicité italienne ayant pour titre "A la planète Mars" qui imagine rien de moins que de nourrir les voyageurs vers Mars avec de la bière!


Encore la Bière italienne…

Nous avons parlé dans notre dernier numéro de la campagne collective de la bière italienne : voici la plus récente annonce de cette campagne : elle vient de paraître dans la grande presse italienne, il y a quelques jours à peine.
Jugez un peu du parti pris d'originalité qui a présidé à sa conception :

« A la planète Mars. »
« Il est donc possible d'atteindre désormais la planète Mars, comme le laissent entendre les fantaisies animées de Wells. Pour certains savants, la chose semble certaine. Mais seul pourra y accéder celui qui aura pris soin de se munir des moyens et des instruments que la science met au service de l'audace. Parmi les questions que ce voyage soulève se pose le problème des aliments que l'on doit choisir avec une attention particulière. Et la bière, considérée et recommandée par les médecins comme un savoureux « pain liquide » d'un extraordinaire pouvoir nutritif et d'une grande valeur énergétique, doit incontestablement faire partie des aliments.
Vous ferez bien de boire de la bière italienne durant les repas. C'est une boisson qui vous assurera des digestions faciles et un sommeil tranquille. »

Nous voilà donc assurés de pouvoir faire un petit voyage à la planète Mars et l'on nous offre même la boisson qui nous soutiendra durant ce trajet interplanétaire.
Mais, semble-t-il, puisque c'est désormais le règne de la science, notre nourriture devra consister en petites boulettes dont chacune équivaudra à un plat. La science serait-elle donc plus spécialement en retard pour ce qui est de la boisson, et la bière ne tiendra-t-elle pas un volume trop considérable dans l'avion, ou dans l'obus-catapulte qui nous emportera ?
Le paysage marsien qui figure sur l'illustration représente des pics aigus, une manière de maison en pain de sucre et — vraisemblablement — deux indigènes de la planète, d'apparence vaguement humaine. L'un d'eux regarde au loin à l'aide d'une lunette d'approche : ce qui tend à prouver qu'il existe des opticiens sur Mars comme sur Terre. Nous voici donc rassurés sur un point qui nous préoccupait sérieusement.
Malgré cette anticipation légèrement téméraire, l'annonce porte vraisemblablement à sourire, à rêver peut-être. Quant à faire acheter de la bière... cela, c'est une toute autre affaire.

Claude Darcourt, « Encore la bière italienne... », La Publicité. Journal technique des annonceurs, février 1932. (source Gallica)



jeudi 7 février 2019

Jules Verne n'était pas un utopiste (1944)

Gallica a mis en ligne récemment plusieurs années de publication de V Magazine. Ce périodique édité par le Mouvement de Libération Nationale (à partir du 23 septembre 1944) est au départ un magazine plutôt politique avant de s'orienter vers une revue un peu légère dont les principaux acteurs sont les nudistes de multiples fois mis en scène et des pin-ups afin de proposer aux lecteurs quelques images osées.

Par commodité nous utiliserons la dénomination V Magazine même si le titre a beaucoup varié tout comme les sous-titres l'accompagnant (successivement V, V Magazine, Voir Magazine, Voir et avec les sous-titres "L'Hebdomadaire du M.N.L"., "L'Hebdomadaire du reportage",...).

Le premier numéro paraît le 23 septembre 1944 sous l'égide du Mouvement de Libération National (on retrouve une croix de Lorraine en couverture dans les premiers temps du magazine).
Dans les pages de V Magazine, on peut repérer, entre 1944 et 1948 pour les 184 numéros disponibles sur Gallica, une trentaine de textes et dessins relevant de la prospective ou de la conjecture.

Pour ce premier billet de la série V. Magazine, nous nous plongeons dans le numéro du 9 décembre 1944 avec un article intitulé: "Une fois de plus, il est démontré que Jules Verne n'était pas un utopiste" (qui cite aussi H.G. Wells) et nous partons à la conquête de l'espace!





Une fois de plus, il est démontré que Jules Verne

n'était pas un utopiste.

En effet, chaque jour semble nous apporter la réalisation d'une des idées que cet inventif auteur développa dans ses romans.
Et, peut-être qu'après les week-end interplanétaires, nous pourrons aller nous promener au centre de la terre, pour aller voir ce qui s'y passe.

Toujours est-il que les romans du génial auteur de notre enfance semblent être une source intarissable où puisent les savants qui pensent qu'il n'est pas d'utopie qui ne mérite un examen des plus sérieux.
Il n'y a pas très longtemps, des astronomes américains de Passadéna [sic il s'agit de Pasadena] ont déposé un rapport, considéré par les uns comme une mirobolante idée, digne de H.-G. Wells, et par les autres, bien au contraire, comme un problème des plus sérieux.
Ce rapport traitait de l'établissement futur d'un circuit aérien interplanétaire.
Le problème le plus ardu, au dire des savants, auteurs du projet, serait de trouver un carburant convenant à la propulsion des engins destinés à franchir l'immensité des espaces planétaires.
Ces savants ajoutent que cette idée de liaisons d'astre à astre n'est pas si fantastique qu'elle pourrait le paraître au premier abord… Ils prennent comme argument l'exemple des avions-fusées, actuellement employés dans la guerre en Europe.

LE MERCURE PLUS LEGER QUE LE LIEGE

Ces respectables astronomes déclarent que la construction des fusées interplanétaires doit être considérée comme la merveille des inventions. De plus, continue le rapport, il peut être prédit que, dans un temps plus proche que ne le croit la plupart des gens, des savants pourront voyager des mois durant à travers l'espace, et ce, dans une sécurité absolue. Alors, la création de puissants observatoires sur la lune deviendra une réalité.
Ces savants qui n'ont pas l'air de plaisanter ont fait des calculs très sérieux, et très poussés, qui ont démontré que la puissance de gravité et d'attraction de la lune est de beaucoup inférieure à celle de la terre. D'où il ressort que les matériaux transportés sur cette planète acquerront une extrême légèreté.

PREMIERE ESCALE INTERPLANETAIRE

Continuant leurs calculs de probabilités, les chercheurs de Pasadéna admettent que d'ici une centaine d'années, la lune sera une tête de ligne des communications interplanétaires. Les savants « terriens » pourront ainsi aller sur la lune construire des télescopes et autres engins d'observations qui, du fait de leur extrême légèreté, seront de dimensions gigantesques et atteindront une puissance inconnue de nos jours.
Quant au logement, en ce pays inconnu, il est prévu que les savants vivront dans d'immenses cavernes creusées dans la croûte lunaire et respireront un air « expédié de la terre » produit au moyen de réactions chimiques sur l'atmosphère de la lune.

Il y a une chose que ne nous disent pas les chercheurs de Pasadéna : c'est s'il y a des habitants sur ces planètes qu'ils veulent conquérir. Si ces dits habitants vivent en paix et heureux, accepteront-ils que nous apportions toutes « les belles choses » qui sont notre raison de vivre… ou de mourir ?

Anonyme, "Une fois de plus, il est démontré que Jules Verne n'était pas un utopiste", in V, l'hebdomadaire du M.N.L., n°12, 9 décembre 1944.

Source: Gallica 


Pour retrouver tous les articles consacrés à V Magazine, cliquez ICI

mercredi 14 novembre 2018

B. Hall, Mon voyage à la planète Mars (1908)

B. Hall (pseudonyme de l'illustrateur André B. Hall) a publié en 1908 dans Le Supplément illustré de la Dépêche (en fait un supplément illustré que l'on trouvait distribué par plusieurs journaux) et repris dans le Supplément illustré du Petit Comtois en 1910 (car ces suppléments avaient une parution pour le moins étrange sur tout le territoire) un récit sous images intitulé Mon Voyage à la Lune. S'il s'avère qu'il ne s'agissait finalement que d'un rêve, on se régale en admirant le bel aéroplane extrapolé.







Source: Gallica

samedi 5 mai 2018

Jean Galotti, Tourisme interastral ou le voyage de demain (1928)

Nous poursuivons notre exploration du magazine Vu sous l'angle de l'anticipation et de la science fiction. Pour retrouver tous les articles de cette série, cliquez ICI
Jean Galotti (qui a publié dans les numéros précédents une "guerre future") propose dans le n° 26 (12 septembre 1928) un article de prospective concernant le voyage dans l'espace. Il comporte plusieurs illustrations tout à fait science-fictionnelles.





Tourisme interastral ou le voyage de demain

L'Homme n'est pas plutôt arrivé quelque part qu'il désire aller ailleurs. Rien de plus conforme à sa nature. Gassendi prétendait même qu seul ce tracassin lui a fait croire à l'infini ; à quoi Descartes répondait que, précisément, il porte ainsi en lui la preuve que l'infini existe.
De fait, à peine nos pères eurent-ils achevé d'explorer la sphère terrestre qu'ils se mirent en tête de la quitter. Ils inventèrent les ballons qui leur permettaient de s'élever au-dessus de leurs contemporains en agitant un chapeau et qui les déposaient, ivres d'orgueil et d'émotions, sur quelque cheminée ou dans les branches de quelque chêne.
Aujourd'hui, nous avons l'avion. Demain, ce sera l'auto-fusée.
On connaît cette nouvelle machine : basée sur le principe du recul des fusils, c'est, en somme, une batterie de petites pièces à feu disposée sur roues. Quand on tire, l'appareil recule. Il s'agit de tirer sans cesse, de manière à accélérer cette retraite d'écrevisse. Les derniers essais effectués ont permis d'obtenir ainsi une course de 400 kilomètres à l'heure, réalisée, il faut le dire, durant seulement quelques secondes, au bout desquelles tout a sauté, y compris l'unique passager, qui était un chat.

Ce chat serait aujourd'hui bien empêché de nous faire part de ses impressions. Mais il est fort probable qu'elles seraient défavorables à notre façon moderne de comprendre l'application des sciences ; Il nous dirait peut-être que la plupart du temps nous nous croyons à tort des inventeurs alors que nous ne faisons qu'appliquer des découvertes que les anciens avaient faites avant nous, mais dont ils n'usaient que pour se divertir. Les Chinois fabriquaient la poudre pour faire des feux d'artifice. Le Grec Héron d'Alexandrie, connaissant le principe du mouvement par réaction, imagina l'éolipyle, une boule creuse pleine d'eau qui, lorsqu'on la chauffe, dégage de la vapeur et se met à tourner. C'étaient là des jouets sans danger. Nous ne nous en contentons plus. Il serait d'ailleurs inexact de dire que, seul, le désir de nous tuer ou de tuer nos contemporains stimule notre ingéniosité. Ce qui nous préoccupe, c'est avant tout d'aller plus vite, en même temps que d'aller plus loin.
La propulsion directe par explosions permet, nous venons de le voir, d'obtenir des vitesses que l'on pu encore atteindre avec les moteurs à essence. Mais c'est là son moindre avantage. Ce qui en fait une méthode inappréciable c'est que, seule, elle autorise l'espoir de quitter la Terre un beau jour, pour aller visiter les astres. Espoir lointain, de toutes façons, mais qui, désormais, a peut-être cessé d'être absurde. Le ballon et l'avion sont de pesants engins qui ont besoin, pour s'élever, du soutien de l'atmosphère, autant que le poisson a besoin de l'eau pour nager. Seule, l'auto-fusée peut progresser dans le vide.
Sans doute, il y a aussi l'obus imaginaire qui, pour peu qu'il s'élance à plus de onze mille mètres à la seconde, vaincrait la pesanteur et disparaîtrait définitivement. Mais ce serait en dépit des capitons prévus à l'intérieur par la sollicitude de cet excellent Jules Verne, un véhicule inconfortable, où les Terriens, peu entraînés aux chocs, seraient mis en œufs sur le plat, dès le départ.

Donc on cherche déjà un système plus pratique. Et voici ce qu'à ce sujet nous dit notre savant confrère E.H. Weiss :
Un aviateur, doublé d'un savant astronome, Max Vallier, étudie depuis plusieurs années le problème du véhicle fusée, calculé d'ailleurs en France d'une façon si brillante par Esnault-Pelterie. Max Vallier a conçu une coque d'avion étanche, où pilote et passagers vivent dans une atmosphère artificielle. A l'extrémité de chaque aile, une sorte de gros cigare contient des explosifs et les gaz produits se dégagent par les tubes, à l'arrière, pour que la réaction agisse comme dans la voiture expérimentée. Le calcul montre que la vitesse réalisée est énorme dès le début, l'avion monte presque verticalement. Ni moteur, ni passagers ne sont tributaires de la raréfaction de l'air et nous arrivons à 100 kilomètres de hauteur, après une demi-heure de route.
« Il règne en ces régions un froid intense, un vide comme sous la cloche d'une machine pneumatique, mais la coque étanche permet aux passagers de respirer et de vivre normalement. Par contre, la résistance de l'air ne s'oppose plus à la progression du véhicule, l'attraction terrestre est pour ainsi dire nulle, de sorte qu'en se maintenant à cette hauteur, on peut, sans grande dépense d'énergie, faire la traversée aérienne de l'Atlantique en trois heures.
« Tout cela est très réalisable et permet de songer plus tard au voyage dans la Lune ou dans Mars... »

Ainsi, quand nous irons dans la Lune, ce sera dans la carlingue hermétique d'un avion-fusée.
Il est à présumer, en effet, que nous commencerons nos voyages célestes par cette planète au visage pâle dont l'expression narquoise a, de tout temps, stimulé nos rêves d'évasion. C'est d'ailleurs la plus proche. La distance qui nous en sépare n'égale pas dix fois le tour de notre globe – en somme, un saut de puce – et l'on peut escompter qu'un service d'été desservira un jour cette banlieue rafraîchissante.
L'air y manque, l'eau aussi, mais ses mers desséchés ont des noms si charmants qu'on ne saurait résister au désir d'aller, tout au moins, prendre des bains de soleil sur leurs plages peu fréquentées. Quel repos pour un Parisien de planter sa tente au bord de la Mer de la Tranquillité !

Quant aux visites aux autres planètes, il y faudra plus de temps. Elles vaudraient pourtant le voyage. On y verrait Mercure, où il fait toujours nuit dans un hémisphère et jour dans l'autre ; Vénus, où l'on peut boire et où les alpinistes trouveraient des montagnes de cent mille mètres d'altitude à escalader ; Mars, cette terre d'outre-ciel, avec ses canaux et ses habitants méprisants qui dédaignent de nous répondre depuis si longtemps que nous leur envoyons message sur message ; Saturne, un monde à lui tout seul, avec ses tourbillons de lunes ; Jupiter, plus d'un million de fois plus gros que notre planète, pays de nuages et de soleil, où le vent souffle à 360 kilomètres à l'heure (départ et arrivée chronométrés par Herschell).
Néanmoins, ce sont là encore des régions assez voisines, puisqu'après tout, les planètes gravitent autour de leur père le Soleil, ne forment qu'une petite famille isolée dans les cieux. Les difficultés surgiront le jour où l'on voudra aller encore plus loin, et, comme dit Jean Richepin : « appareiller pour les étoiles ». En effet, un vertigineux abîme s'interpose entre le système solaire et l'étoile la plus proche dont la lumière met plus de quatre années à nous parvenir, au train de trois cent mille kilomètres à la seconde.
Qu'il serait beau pourtant de naviguer dans le vide, donc à l'abri des courants d'air, à travers les constellations ! Les vieilles cartes du ciel nous serviraient de guides. Nous irions revoir , là-haut, les bêtes fabuleuses qui ont émigré de nos bois, comme l'Hydre et la Licorne ; des héros exilés comme Castor et Pollux ; des animaux en voie de disparition comme la Baleine, et des personnages désormais proscrits de la cité, comme le Cocher…

Qui sait même si, dans ces profondeurs, nous ne rencontrions pas quelque monde perdu où les hommes vivent sans téléphone, sans bruit de moteurs, sans terme à payer et, par surcroît, s'aiment entre eux ? Mais le jour où cela se saurait sur la terre, les compagnies d'avions-fusées, voyant leurs voyageurs ne plus demander d'aller et retour, démentiraient la nouvelle, de peur que leur clientèle ne s'échappe à jamais.

Jean Galotti, « Tourisme interastral ou le voyage de demain », in VU, n°26, 12 septembre 1928

mardi 25 octobre 2016

Le Quotidien de Montmartre 1929-1930 (4)

Quatrième épisode de notre exploration du Quotidien de Montmartre publié en 1929-1930 qui est disponible sur Gallica (du n° 10 au n° 52). Pour lire la présentation du périodique, cliquez ICI. Pour retrouver tous les billets de cette série consacrée au Quotidien de Montmartre, cliquez ICI.

Dans le n° 36 daté du 11 mai 1930 Bernard Gervaise présente dans la rubrique "Les Gaités de la semaine" le projet des voyages interplanétaires mais exprime aussi des doutes sur la nature humaine qui transforme les avancées scientifiques en moyens de destruction...



M. Robert-Esnault Pelterie, qui consacre depuis des années le meilleur de son activité à l'étude de cette science nouvelle qu'on nomme l'astronautique, vient de faire une conférence au cours de laquelle il a prononcé les paroles suivantes :
« A la suite d'examens approfondis de la question, je peux conclure qu'avant dix ou quinze ans, le voyage dans la lune et retour à la terre sera réalisable. Il ne dépend plus maintenant que d'un facteur, la découverte du mécène qui consacrera les millions nécessaires à la construction et à la mise au point de l'appareil de transport interplanétaire. »
En considérant d'une part le rythme accéléré qu'affecte à notre époque le progrès des découvertes mécaniques et, d'autre part, l'ardeur que l'on apporte à les utiliser, on peut être certain que si le voyage Terre-Lune et retour devient réalisable dans deux ou trois lustres, comme le veut M. Robert Esnault-Pelterie, il sera immédiatement réalisé, d'abord par quelques hardis sportifs amateurs de gloire, puis par une quantité d'amateurs de plus en plus considérable.
Avec une rapidité surprenante, nous verrons surgir des Compagnies commerciales astronautiques dont les services organiseront tout d'abord des « baptêmes de l'éther », puis peu à peu des excursions plus étendues ! Trois jours dans la Lune... « Paris-Neptune, via Mercure, Jupiter, Saturne, Uranus et retour... » Nous irons passer le week-end à la surface de Séléné ; nos grandes vacances se passeront au bord des canaux martiens, plus poissonneux, il faut l'espérer, que les rivières d'ici-bas et Vénus sera le but tout indiqué de tout voyage de noces !
La nouvelle invention arrive d'ailleurs à point nommé. Elle répond à un des plus pressants besoins de notre pauvre humanité dont le domaine se rétrécit de jour en jour à mesure que s'accroît la vitesse des véhicules mécaniques.
Il y a seulement un siècle, il fallait quinze ou dix-huit mois pour faire le tour du monde, le plus long voyage que l'on puisse accomplir sur terre en ligne droite ou, si vous préférez, en ligne courbe. Cinquante, ans plus tard, le temps-limite de cette randonnée avait déjà beaucoup diminué, puisque les héros de Jules Verne purent le réduire à 80 jours. Aujourd'hui, nouveau progrès, les aviateurs doués de quelque endurance et de bons moteurs bouclent la boucle en moins de trois semaines.
Dans quatre ou cinq ans, moins peut-être, c'est en trois jours que se fera ce périple.
Enfin, un jour viendra, plus tôt qu'on ne pense sans doute, où l'on pourra se faire transporter sur n'importe quel point du globe en moins d'une journée. Ce sera la mort du tourisme, tout au moins du tourisme terrestre. Qui donc, en effet, voudrait se mettre en route pour si peu !
Il était grand temps, comme on le voit, que de nouveaux débouchés s'ouvrissent à notre activité. Grâce à l'astronautique, c'est chose faite, ou presque. Lorsque nous nous sentirons par trop à l'étroit sur notre misérable planète, rien ne nous empêchera de nous échapper par la tangente pour aller faire un petit tour dans les étoiles.
Espérons que cela contribuera dans quelque mesure à désembouteiller les routes de banlieue !
Selon Jules Verne, le meilleur moyen pour aller dans la Lune était de s'y faire expédier par un canon géant, à l'intérieur d'une sorte d'obus de gros calibre. M. Robert Esnault-Pelterie estime qu'il vaut mieux s'y rendre à bord de la fusée-dirigeable inventée il y a deux ou trois ans par le professeur allemand Hermann Oberth.
C'est ce merveilleux engin qui nous permettra d'aller nous promener un jour dans l'éther comme on se promène actuellement dans les airs.
Puisse-t-il ne jamais servir à autre chose, mais hélas ! n'y comptons pas trop ! Jusqu'ici, toutes les inventions primitivement destinées à faire le bonheur du genre humain ont été tour à tour mises au service de l'art militaire. Il est donc fort probable que la découverte du professeur Oberth ayant été comme les autres détournée de son véritable objet, nous verrons bientôt la fusée se substituer à l'obus dans les applications ordinaires de la balistique.
Et vous pensez, avec un engin capable de marmiter la Lune, quel jeu ce serait pour des artilleurs européens de démolir New-York, Yokohama ou Pékin tandis que les artificiers américains, japonais ou chinois écraseraient Paris, Londres, Rome et Berlin !
Une fois de plus, notre pauvre humanité, dont l'ambition était de canarder pacifiquement les astres, n'aura fait que cracher en l'air pour que ça lui retombe sur le nez !

Bernard Gervaise, « Les Gaîtés de la semaine », in Le Quotidien de Montmartre n° 36 daté du 11 mai 1930.


Dans le n° 37 daté du 18 mai 1930 Bernard Gervaise, toujours dans la rubrique "Les Gaîtés de la semaine", imagine le futur de Paris en l'an 1970. L'anthologie Paris Futurs porte sur ce même thème: que deviendra la capitale dans l'avenir?

Des calculateurs, non dénués d'imagination, ont imagine de dresser une sorte de recensement de la population parisienne en 1970. A cette époque, la capitale et sa banlieue compteront huit millions d'habitants, pas un de moins.
Ce chiffre a été établi de façon scientifique, en appliquant le calcul des probabilités aux données de la statistique. Depuis le milieu du dix-huitième siècle, le nombre des Parisiens double environ tous les cinquante ans. Ils étaient cinq cent mille en 1770, un million en 1820, deux millions en 1870, quatre millions en 1920. Ils seront donc huit millions en 1970 et un milliard en 2320, comme vous pourrez aisément vous en assurer en continuant à faire paroli de cinquante en cinquante ans.
Pour nous en tenir aux chiffres cités par les auteurs de la statistique plus haut reproduite, une chose semble à peu près certaine, c'est que la circulation déjà bien difficile aujourd'hui dans un Paris de quatre millions d'âmes (et surtout de corps) sera devenue, si nous n'y mettons bon ordre, tout à fait impossible aux huit millions de Parisiens de 1970. Conclusion : il faut trouver un remède à la crise d'embouteillage dont souffrent de plus en plus les artères de la capitale, nonobstant les divers palliatifs envisagés jusqu'à ce jour.
Ce n'est peut-être, mon Dieu, pas aussi difficile qu'on l'imagine. Voyons, pour rendre nos rues accessibles à une intense circulation, il faudrait, de toute évidence, les élargir. Mais comment ?... On a proposé de démolir Paris pour le reconstruire ensuite sur de nouveaux plans. Ce serait beaucoup de travail. Mais si l'on démolissait seulement le rez-de-chaussée des maisons en remplaçant la maçonnerie par des piliers de soutènement entre lesquels les véhicules s'entrecroiseraient avec grâce et facilité...
C'est ainsi que, pour ma part, je vois le Paris de 1970, lequel, étant de la sorte monté sur pilotis aurait en outre l'avantage de se trouver à l'abri des inondations... 

Bernard Gervaise, « Les Gaîtés de la semaine », in Le Quotidien de Montmartre n° 37 daté du 18 mai 1930.

Dans le n° 38 du 25 mai 1930 on trouve un conte pseudo-oriental, intitulé "Le vrai Mahamed Pacha", ayant pour cadre le harem de Mahamed Pacha sous la signature de Jean de Lozère, collaborateur régulier du Quotidien de Montmartre sous ce pseudonyme ou celui de André Romane. Le conte est prétexte à un texte légèrement coquin illustrant la maxime quand le chat dort, les souris dansent...

 

Suite du dépouillement ce périodique la semaine prochaine!