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ISSN 2496-9346
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dimanche 2 janvier 2022

Un motocycliste de l’Anjou, Anticipations… , Un voyage en moto en l’an 2022 (1928)

En 1928, le périodique La Pédale accueille une petite nouvelle imaginant un voyage en moto en l'an 2022. Vitesse vertigineuse, route caoutchoutée, Lyon entièrement modifié, curieuse bicyclette, allusion à l'actualité de l'époque sont les ingrédients de cette petite histoire.


 

Un motocycliste de l’Anjou

Anticipations…

 Un voyage en moto en l’an 2022
Rapporté et commenté par un chroniqueur de l’an 2253

 

La roule la plus courte et la plus intéressante pour cette randonnée était l’itinéraire Paris, Dijon, Lyon, Marseille, Nice, Gênes, Parme, Venise, Trieste, Fiume, Belgrade, Bucarest, soit un parcours d’environ 3.500 km. Pour te donner une idée de la valeur de la « Lugdunum » sache que j’ai couvert cette distance en 11 h. 51, soit à une vitesse moyenne de 300 km à l’heure.

Je partis donc de Paris un matin à 7 heures et pris immédiatement la superbe route caoutchoutée qui mène à Nice.

Quel charmant voyage et quel agrément de rouler sans effort sur ce véritable tapis ! D'autant plus que, depuis que la roule double a été installée, la conduite d’une machine est singulièrement facilitée (1).

Ma « Lugdunurn spécial » filait bon train sans un à-coup ; et bientôt j’arrivai à Old-Lyons ou Lyons-le-Vieux par opposition avec New-Lyons ou Lyons-le-Neuf la nouvelle ville surgie depuis 15 ans au Sud-Est de l’ancienne et où justement se trouvent les ateliers de la «Lugdunumcorporation ».

Mais peut-être n’as-tu jamais visité cette ville ; je vais te faire ici l’historique de sa fondation.

Malgré de grandes trouées et d’énormes agrandissements, Lyon limitée à l’ouest par les contreforts montagneux du Massif Central, ne pouvait contenir sa formidable population de  4.600.000 âmes. C’est alors que, en 2004, fut froidement envisagée la construction d’une nouvelle ville selon la plus récente méthode shibètaine (2). Et je voudrais que tu puisses circuler dans ses rues de 45 mètres de large, entre ses bâtiments de 25 étages en dessus et 10 étages en dessous de la surface du sol ; et c’est vraiment un beau coup d’œil...

— Ici la lettre est interrompue — pour quelle raison, on l’ignore.

Puis elle reprend en ces termes :

C’est alors que nous (?) eûmes l’occasion d’apercevoir un de ces bipèdes curieux appelés bicyclistes qui roulent sur des espèces de motos sans moteur, d’allure et d’aspect excessivement instables et fragiles. (3)

Je pris immédiatement un court film de cet inénarrable engin, au moyen du Filma sport monté sur ma « Lugdunurn ». J’en riais encore à Trieste, quand soudain...

Ce que fut la fin de ce voyage, personne ne le saura, car ici s’arrête la relation de M. Curie Muriatic; une lettre de son frère Isocèle, postérieure de quelques jours à la présente, nous apprend en effet que la mort surprit Curie au moment où il rédigeait cette lettre et souligne les circonstances bizarres qui entourèrent cette mort, qu’il compare à une « évaporation très rapide ». Plusieurs thèses ont été soutenues sur cette mort ; pour moi je crois que ce fut là un cas isolé d’athanasie, précurseur du grand fléau qui s’est abattu sur le monde il y a quelques années, oui, sûrement, ce fut là un des premiers cas de cette disparition totale accompagnée d’un petit bruit sec, qui emporta en 2227, 2228 et 2229 plus de 450 millions d’êtres humains mains, et que le vulgaire a baptisé le « Napus ».
Cf. prophète L. Daudet 1928 (?)

 

Documentation technique de J. Couday.

Nouvelle de R. F. Salviné.

 

(1) La route double en question comprenait une route spéciale pour chaque sens de la circulation ; quant au caoutchoutage il était médiocre et loin de rendre les services qu’on espérait en tirer.

Il est d'ailleurs bon de signaler que le père de notre motocycliste était l’un des gros actionnaires de la « Caoutchouc C. ».

Aujourd’hui notre route quadruple (2 pistes pour auto, 2 pistes pour moto, incurvées aux tournants, superposées dans la montagne) permet de conserver une vitesse uniforme bien supérieure à celle qu’obtenait M. Curie Murialic.

(2) La méthode shibètaine avait remplacé à cette époque la méthode américaine, périmée. Tout cela nous parait bien mesquin aujourd’hui.

(3) C’est un des derniers et rares fervents de l’appareil préhistoriques dénommé « vélo » qu’a vu M. Muriatic. Le dernier possesseur de « vélo » est mort en l’an 2.032 à l’âge de 73 ans, son nom était Samuel Weber ; il était né à Stuttgart et avait toujours refusé de se servir d’une moto, par crainte d’un accident. Il fut heurté sur la route de Berlin par une quinze cylindres Panhard Levassor et mourut des suites de ses blessures, son appareil est exposé sur les lieux où se produisit l'accident dans l’état où il fut trouvé.

lundi 16 décembre 2019

Marcel-Roland, Comment on vivra dans un quart de siècle (1928)

De Marcel Roland (ici orthographié "Marcel-Roland"), on connaît plusieurs textes d'anticipation dont la trilogie Le presqu’homme, Roman des "Temps Futurs" (1905, 1907) ; Le déluge futur, Journal d’un survivant (1910) et La conquête d’Anthar (1913).
En 1928, il propose dans La Liberté un texte de prospective dans lequel il imagine la vie en l'an 1955. Le sur-titre "Que nous réserve la science?" oriente vers une forme de merveilleux-scientifique et l'on y retrouve de nouveaux moyens de transports, des extrapolations des découvertes en cours touchant aussi bien à l'alimentation qu'à la musique.


Que nous réserve la science ?

Comment on vivra dans un quart de siècle 
 
par Marcel-Roland

L'avion-cabriolet s'est posé avec douceur sur la terrasse d'atterrissage de la banque Arnold et Cie, et le banquier en sort, jeune et vif, costume de golf. Une minute plus tard, exactement, il est dans son cabinet de travail.
Il fait sur les Champs-Elysées un temps splendide de juin. Arnold ôte son veston. Il se sent heureux pour cinq minutes... exactement, car il vient, en avion, d'achever dans sa tête un poème, et de lire que la Sifo (Société Industrielle pour la fabrication des œufs) doublera son dividende cette année... Tout va bien, la vie est belle. Au travail !


Le travail

Arnold met la prise de courant à son appareil d'ondes musicales, qui va lui jouer en sourdine quelque mélodie nonchalante venue d'Hawaï, cependant qu'aidé de son secrétaire il dépouillera son courrier.
Dans le porte-voix de la machine à dicter s'inscrivent leurs réflexions, aussitôt notées sur un disque phonographique. Joyeux travail dans la fumée des cigarettes, qu'additionne une substance légèrement excitatrice des fonctions cérébrales.

Audience à l'univers

9 h. 45... exactement. C'est l'heure du téléviseur radiophonique, d'après les travaux de Hertz, Branly, Edouard Belin.
Arnold s'est assis dans un coin obscur de la pièce. Devant lui, trois choses, trois simples objets : l'écran, grand comme une glace de salle de bain ; l'entonnoir qui va lui parler ; le disque à microphone qui boira ses réponses. Interlocuteur : le monde entier.
Par le miracle de la nouvelle physique des ondes, l'univers est admis à défiler entre ces quatre murs.
D'abord Londres : sur l'écran surgit la silhouette d'un banquier de la City, qui, là-bas, d'une bague où le diamants brille, salue Arnold. C'est la vie même, avec ses couleurs naturelles. Arnold enregistre les ordres de Bourse que lui passe le haut-parleur aux inflexions provisoirement britanniques. Maintenant, il a « pris » Melbourne en Australie. Quelqu'un en bras de chemise — comme lui — dans un bureau pareil au sien (ce vieux Parker Smithson) lui donne des cours de coton et de laine. Ensuite il « prend » Saïgon, d'où lui viennent les derniers cours cotés sur les riz. Et il « prend » Vienne, où une exquise femme blonde, qui sourit sur l'écran avec la netteté d'une réclame pour dentifrice, lui confie par l'entonnoir d'ébonite des projets de théâtre. Ils causent tranquillement, lui dans son fauteuil, elle sur son divan. Paris ni Vienne n'existent, ni les distances. Les ondes ont tout rapproché, pont suspendu jeté sur les deux rives d'un ancien abîme.
— C'est entendu, cher ami, je viendrai à l'automne jouer votre acte en vers.

Chiffre et poésie

Car Arnold, banquier, est en même temps poète. Un cerveau unique ? Fi ! c'était bon pour les grossiers hommes de jadis ! De 18 heures le soir au lendemain 9 heures... exactement, son cerveau vit sur le plan du rêve. Le reste est abandonné au Chiffre, roi du monde matériel. On a fait deux parts de la vie de l'esprit, l'une pour le réel, l'autre pour l'idéal.

Les grandes découvertes

Sa station à l'écran terminée, Arnold est retourné vers son bureau. Une machine à sténographier sous les doigts, il note au vol les nouvelles qu'aboie sans arrêt le terrible haut-parleur, porte-parole de la planète. Il en est, de ces nouvelles, qui influenceront tout à l'heure la Bourse. C'est un défilé de l'industrie mondiale : le caoutchouc synthétique, qu'on fabrique un peu partout avec des produits extraits de la houille ; le pétrole artificiel, aussi distillé de la houille, et qui inonde l'univers... Le charbon a livré aux savants son âme huileuse et subtile. Mûries par une longue macération dans le sol, les forêts primitives ont confié leurs secrets aux chimistes. L'homme a mis la nature en formules, et dressé des autels à la déesse Synthèse.
Le haut-parleur, de sa voix infatigable, raconte la constitution d'un trust destiné à exploiter l'idée de l'illustre George Claude : transformer l'Océan en station centrale de vapeur, grâce à la différence de température des eaux de l'hémisphère austral et de l'hémisphère boréal. La mer fournira gratuitement de quoi faire tourner sans fin des turbines. Quel rêve !... Mais on fera mieux encore, oh ! oui... Et Arnold, renversé sur son fauteuil, ferme un instant les yeux...

Oui, l'on fera mieux !

Ah ! le monde futur, régi par la Science..., quand on appliquera à l'industrie, au chauffage, aux usages domestiques, le feu central tiré de la Terre ! Quand le mouvement des marées fera marcher des machines. Quand on désintégrera la matière... Un morceau de fer quelconque, le vide, la pression, la chaleur désagrégeront ses éléments constitutifs. Il s'évaporera, vraie bulle de savon. Et le peu d'énergie qu'il représentait, recueilli dans une éprouvette, servira à refaire par le procédé inverse un autre morceau de fer, d'argent, de pierre ou d'or !

Et l'on mettra tout ça en Sociétés anonymes, en actions qui montent ou laissent, comme des ascenseurs !
Arnold rouvre les yeux... Un vers de Baudelaire lui passe à l'esprit. Le pouls du monde bat dans les appareils enregistreurs. Midi. Les ronrons étouffés des avions plus nombreux envahissent la baie ouverte. Métropolis va déjeuner !

Pilules, travail, musique

Arnold passe dans la salle à manger, où l'attendent sa femme et quelques pilules nutritives d'après la formule de Berthelot, arrosées d'un verre à liqueur de Clos-Vougeot, car les vieux crûs français sont toujours en honneur.
Puis, c'est l’après-midi farouche, aux prises ;avec le chiffre. Et le soir, vient l'heure du salon-laboratoire, sous les lampes qui ne contiennent plus de filaments, mais seulement des gaz rendus fluorescents par l'effluve électrique. Les appareils récepteurs et émetteurs sont rangés autour des murs à peine ornée de gravures anciennes. Là, plus de solitude : on tient ville et campagne à sa merci. Ce vieux parent de province, qu'on n'a pas vu depuis vingt ans, correspond à un numéro sur un cadran. Nul, dans le royaume des vibrations, n'a le droit de se dire seul.

La musique nouvelle

Et soudain, Mme Arnold s'assoit à sa harpe. Sa harpe sans cordes, selon la méthode que, les premiers, le Français Givelet et le Russe Thérémin réalisèrent. Devant l'instrument producteur d'ondes électro-magnétiques, la main gauche étendue horizontalement, la main droite, crispée sur un invisible clavier vertical, Mme Arnold joue un Nocturne que le haut-parleur module avec toutes ses nuances. Et durant un quart d'heure... exactement, les deux époux sont heureux ensemble.

Nous, les ancêtres...

Ainsi passe la vie, vers l'an 1955... Et quand vient le moment du sommeil, Arnold regarde au-dessus de son lit ses portraits de famille, ses parents qui ne connurent, les malheureux ! que les premiers balbutiements d'une science encore en enfance : téléphone avec fil, transports souterrains, chauffage au charbon, cuisine au gaz, tous ces misérables moyens d'existence ! La voix nuancée d'une pitié indulgente, il murmure avant de s'endormir :
— Tout de même, c'étaient de braves !



Marcel-Roland, « Comment on vivra dans un quart de siècle »,
in La Liberté, n° 23439, 23 mars 1928.








samedi 19 mai 2018

En 1950, de l'essence? (1928)

Nous poursuivons notre exploration du magazine Vu sous l'angle de l'anticipation et de la science fiction. Pour retrouver tous les articles de cette série, cliquez ICI

Dans le n° 30 (daté du 10 octobre 1928), on trouve reproduit ce dessin extrait d'un périodique allemand (Pliesende Blatter) avec cette légende évoquant l'évolution future des moyens de transport: " En 1950, de l'essence? Autant atteler un boeuf. N'avez-vous pas de fusée?"
Le thème se rapproche de celui du texte de Jean Galotti, Tourisme interastral ou le voyage de demain, publié dans le n° 28 du magazine VU.



A lire: En l'an 1950. Quatre contes et nouvelles retrouvés dans la presse, collection ArchéoSF, éditions Publie.net

samedi 5 mai 2018

Jean Galotti, Tourisme interastral ou le voyage de demain (1928)

Nous poursuivons notre exploration du magazine Vu sous l'angle de l'anticipation et de la science fiction. Pour retrouver tous les articles de cette série, cliquez ICI
Jean Galotti (qui a publié dans les numéros précédents une "guerre future") propose dans le n° 26 (12 septembre 1928) un article de prospective concernant le voyage dans l'espace. Il comporte plusieurs illustrations tout à fait science-fictionnelles.





Tourisme interastral ou le voyage de demain

L'Homme n'est pas plutôt arrivé quelque part qu'il désire aller ailleurs. Rien de plus conforme à sa nature. Gassendi prétendait même qu seul ce tracassin lui a fait croire à l'infini ; à quoi Descartes répondait que, précisément, il porte ainsi en lui la preuve que l'infini existe.
De fait, à peine nos pères eurent-ils achevé d'explorer la sphère terrestre qu'ils se mirent en tête de la quitter. Ils inventèrent les ballons qui leur permettaient de s'élever au-dessus de leurs contemporains en agitant un chapeau et qui les déposaient, ivres d'orgueil et d'émotions, sur quelque cheminée ou dans les branches de quelque chêne.
Aujourd'hui, nous avons l'avion. Demain, ce sera l'auto-fusée.
On connaît cette nouvelle machine : basée sur le principe du recul des fusils, c'est, en somme, une batterie de petites pièces à feu disposée sur roues. Quand on tire, l'appareil recule. Il s'agit de tirer sans cesse, de manière à accélérer cette retraite d'écrevisse. Les derniers essais effectués ont permis d'obtenir ainsi une course de 400 kilomètres à l'heure, réalisée, il faut le dire, durant seulement quelques secondes, au bout desquelles tout a sauté, y compris l'unique passager, qui était un chat.

Ce chat serait aujourd'hui bien empêché de nous faire part de ses impressions. Mais il est fort probable qu'elles seraient défavorables à notre façon moderne de comprendre l'application des sciences ; Il nous dirait peut-être que la plupart du temps nous nous croyons à tort des inventeurs alors que nous ne faisons qu'appliquer des découvertes que les anciens avaient faites avant nous, mais dont ils n'usaient que pour se divertir. Les Chinois fabriquaient la poudre pour faire des feux d'artifice. Le Grec Héron d'Alexandrie, connaissant le principe du mouvement par réaction, imagina l'éolipyle, une boule creuse pleine d'eau qui, lorsqu'on la chauffe, dégage de la vapeur et se met à tourner. C'étaient là des jouets sans danger. Nous ne nous en contentons plus. Il serait d'ailleurs inexact de dire que, seul, le désir de nous tuer ou de tuer nos contemporains stimule notre ingéniosité. Ce qui nous préoccupe, c'est avant tout d'aller plus vite, en même temps que d'aller plus loin.
La propulsion directe par explosions permet, nous venons de le voir, d'obtenir des vitesses que l'on pu encore atteindre avec les moteurs à essence. Mais c'est là son moindre avantage. Ce qui en fait une méthode inappréciable c'est que, seule, elle autorise l'espoir de quitter la Terre un beau jour, pour aller visiter les astres. Espoir lointain, de toutes façons, mais qui, désormais, a peut-être cessé d'être absurde. Le ballon et l'avion sont de pesants engins qui ont besoin, pour s'élever, du soutien de l'atmosphère, autant que le poisson a besoin de l'eau pour nager. Seule, l'auto-fusée peut progresser dans le vide.
Sans doute, il y a aussi l'obus imaginaire qui, pour peu qu'il s'élance à plus de onze mille mètres à la seconde, vaincrait la pesanteur et disparaîtrait définitivement. Mais ce serait en dépit des capitons prévus à l'intérieur par la sollicitude de cet excellent Jules Verne, un véhicule inconfortable, où les Terriens, peu entraînés aux chocs, seraient mis en œufs sur le plat, dès le départ.

Donc on cherche déjà un système plus pratique. Et voici ce qu'à ce sujet nous dit notre savant confrère E.H. Weiss :
Un aviateur, doublé d'un savant astronome, Max Vallier, étudie depuis plusieurs années le problème du véhicle fusée, calculé d'ailleurs en France d'une façon si brillante par Esnault-Pelterie. Max Vallier a conçu une coque d'avion étanche, où pilote et passagers vivent dans une atmosphère artificielle. A l'extrémité de chaque aile, une sorte de gros cigare contient des explosifs et les gaz produits se dégagent par les tubes, à l'arrière, pour que la réaction agisse comme dans la voiture expérimentée. Le calcul montre que la vitesse réalisée est énorme dès le début, l'avion monte presque verticalement. Ni moteur, ni passagers ne sont tributaires de la raréfaction de l'air et nous arrivons à 100 kilomètres de hauteur, après une demi-heure de route.
« Il règne en ces régions un froid intense, un vide comme sous la cloche d'une machine pneumatique, mais la coque étanche permet aux passagers de respirer et de vivre normalement. Par contre, la résistance de l'air ne s'oppose plus à la progression du véhicule, l'attraction terrestre est pour ainsi dire nulle, de sorte qu'en se maintenant à cette hauteur, on peut, sans grande dépense d'énergie, faire la traversée aérienne de l'Atlantique en trois heures.
« Tout cela est très réalisable et permet de songer plus tard au voyage dans la Lune ou dans Mars... »

Ainsi, quand nous irons dans la Lune, ce sera dans la carlingue hermétique d'un avion-fusée.
Il est à présumer, en effet, que nous commencerons nos voyages célestes par cette planète au visage pâle dont l'expression narquoise a, de tout temps, stimulé nos rêves d'évasion. C'est d'ailleurs la plus proche. La distance qui nous en sépare n'égale pas dix fois le tour de notre globe – en somme, un saut de puce – et l'on peut escompter qu'un service d'été desservira un jour cette banlieue rafraîchissante.
L'air y manque, l'eau aussi, mais ses mers desséchés ont des noms si charmants qu'on ne saurait résister au désir d'aller, tout au moins, prendre des bains de soleil sur leurs plages peu fréquentées. Quel repos pour un Parisien de planter sa tente au bord de la Mer de la Tranquillité !

Quant aux visites aux autres planètes, il y faudra plus de temps. Elles vaudraient pourtant le voyage. On y verrait Mercure, où il fait toujours nuit dans un hémisphère et jour dans l'autre ; Vénus, où l'on peut boire et où les alpinistes trouveraient des montagnes de cent mille mètres d'altitude à escalader ; Mars, cette terre d'outre-ciel, avec ses canaux et ses habitants méprisants qui dédaignent de nous répondre depuis si longtemps que nous leur envoyons message sur message ; Saturne, un monde à lui tout seul, avec ses tourbillons de lunes ; Jupiter, plus d'un million de fois plus gros que notre planète, pays de nuages et de soleil, où le vent souffle à 360 kilomètres à l'heure (départ et arrivée chronométrés par Herschell).
Néanmoins, ce sont là encore des régions assez voisines, puisqu'après tout, les planètes gravitent autour de leur père le Soleil, ne forment qu'une petite famille isolée dans les cieux. Les difficultés surgiront le jour où l'on voudra aller encore plus loin, et, comme dit Jean Richepin : « appareiller pour les étoiles ». En effet, un vertigineux abîme s'interpose entre le système solaire et l'étoile la plus proche dont la lumière met plus de quatre années à nous parvenir, au train de trois cent mille kilomètres à la seconde.
Qu'il serait beau pourtant de naviguer dans le vide, donc à l'abri des courants d'air, à travers les constellations ! Les vieilles cartes du ciel nous serviraient de guides. Nous irions revoir , là-haut, les bêtes fabuleuses qui ont émigré de nos bois, comme l'Hydre et la Licorne ; des héros exilés comme Castor et Pollux ; des animaux en voie de disparition comme la Baleine, et des personnages désormais proscrits de la cité, comme le Cocher…

Qui sait même si, dans ces profondeurs, nous ne rencontrions pas quelque monde perdu où les hommes vivent sans téléphone, sans bruit de moteurs, sans terme à payer et, par surcroît, s'aiment entre eux ? Mais le jour où cela se saurait sur la terre, les compagnies d'avions-fusées, voyant leurs voyageurs ne plus demander d'aller et retour, démentiraient la nouvelle, de peur que leur clientèle ne s'échappe à jamais.

Jean Galotti, « Tourisme interastral ou le voyage de demain », in VU, n°26, 12 septembre 1928

samedi 24 mars 2018

L'appartement de la femme d'acier (1928)

Dans le numéro 7 du magazine VU (daté du 2 mai 1928), un article est consacré à un appartement designé par Géo Bourgeois. L'article présente plusieurs photographies de mobilier d'avant garde (meubles métalliques, cabinet de toilette épuré de Walter Gropius, fondateur du Bauhaus) et fait référence à Metropolis, imaginant ce design minimaliste et industriel comme précurseur d'un mouvement allant vers une modernité pas forcément acceptée par le rédacteur de l'article.
Pour autant, c'est reconnaître au film de Fritz Lang comme source d'inspiration ce qui fait écrire à Matthieu Letourneux sur Twitter ces mots:
Effets de cohérence entre le design d'avant-garde et les fictions sérielles: Walter Gropius relu à travers les imaginaires de Metropolis dans le n°7 de Vu.

Retrouvez tous les articles consacrés au magazine VU en cliquant ICI.

samedi 17 mars 2018

E.H. Weiss, La Torpille postale (1928)

Le magazine VU a publié divers articles de prospectives. Dans son numéro n°6 de 1928, E.H. Weyss présente un projet de "torpille postale". Il s'agit de relier les grandes villes entre elles et de déployer un réseau de pylônes permettant de faire circuler de petits véhicules autonomes à 400 km/h !





La torpille postale

Nous sommes dans le siècle de la vitesse, et seuls les services administratifs opèrent avec une sage lenteur. Le transport des lettres souffre de la routine et l'avion postal rapide est tributaire de toutes les manipulations à l'arrivée comme au départ. Il coût d'ailleurs trop cher.

Deux ingénieurs, MM. L. Hirschauer et A. Talon, ont proposé d'établir des voies ferrées légères, reliant les grands centres, sur lesquelles circuleraient de petits véhicules chargés de lettres et de colis légers. Les lignes seraient constituées par une série de tabliers suspendus entre de grands pylônes distants de 500 mètres.




Grâce à un guidage spécial sur les rails, la vitesse atteindra 400 kilomètres à l'heure et les torpilles automotrices sans conducteurs se commanderont par des postes centraux. Chaque véhicule sera muni de moteurs électriques recevant le courant par des conducteurs et des frotteurs.
Cette réalisation est possible, le faible supplément d'affranchissement demandé rémunérant le capital nécessaire. Grâce aux formules modernes de l'architecture, les voies aériennes avec leurs gares spéciales sont déjà conçues de manière à présenter un aspect original, où l'art décoratif et la technique de la construction font un heureux ensemble.



Un projet de ce genre doit être exécuté, car il donnera à nos relations commerciales un essor fécond et nécessaire à notre époque.



E. H. Weiss, « La torpille postale », in VU, n°6, 1928.

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