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jeudi 30 mars 2023

Henri Strentz, La machine suprême (1936) 1/3

Henri Strentz (voir sa page Wikipedia) est un polygraphe qui a écrit une nouvelle relevant de la science-fiction. Dans La machine suprême il imagine un dispositif tout à fait merveilleux-scientifique! ArchéoSF la publie en trois épisodes. Lire le second épisode, lire le troisième épisode.




Ce n'était pas dans le but de célébrer, à sa façon, l'anniversaire de la sacro-sainte journée républicaine que le physicien Stanislas Bardanne, chef de travaux à la Sorbonne, s'apprêtait à expérimenter, le soir du 14 Juillet, la machine extraordinaire dont il était l'inventeur, mais pour la simple raison que cette machine avait été achevée, mise au point quelques heures plus tôt.

Compliquée de rouages, de bobines, de cadrans, de lampes à mercure, de rhéostats, de manettes, le tout emmêlé de fils électriques, celle-ci se dressait, jusqu'au plafond, contre un des murs de la pièce qui servait au savant sexagénaire de cabinet de travail — oh ! une simple table de bois blanc couverte de livres et de paperasses ! — et de chambre à coucher — oh ! un étroit petit lit de fer plié dans un coin ! — Personne ne soupçonnait l'existence de cette machine, attendu que le physicien l'avait fait exécuter pièce par pièce chez différents spécialistes, puis s'était appliqué à la monter de ses propres mains pour mieux en assurer le secret.

Minuit n'était pas loin. Depuis trois heures déjà, l'orchestre de la rue s'époumonait à emporter les danseurs au ras des pavés, emplissant la nuit de ses sonorités de cuivre, scandées par un lourd piétinement.

Ce bruit complexe, Stanislas Bardanne, s'il l'entendait, n'en avait cure. Tout à sa machine, il la considérait d'un air énamouré et anxieux. Anxieux, parce qu'au fond, un inventeur ne sait jamais si le succès couronnera ses efforts ; énamouré, parce que cette machine était sa création, l'enfant de son esprit et de sa volonté, et qu'en elle, les dernières heures de sa jeunesse rejoignaient celles de sa maturité.

En effet, depuis le début de ses recherches, vingt-cinq ans s'étaient écoulés, durant lesquels le professeur n'avait mis le pied dehors que pour se rendre à son laboratoire, tout proche, et à son restaurant ; vingt-cinq ans qu'il vivait penché sur des chiffres et des épures, livré à une bataille dont la défaite aurait été pour lui pire qu'un arrêt de mort. L'ambition qui l'animait n'était pas modeste, puisqu'elle se proposait de réaliser quelques-unes des plus hardies promesses de la Science et de faire du même coup table rase des railleries qui avaient, jusque-là, accompagné ses travaux. Railleries que toujours subiront ceux qui, par génie ou déraison, font bon marché des dogmes établis et qui s'étaient surtout manifestées, avec un ensemble remarquable dans le monde savant, à chacune de ses communications insérées, par charité eût-on dit, dans des feuilles de hasard, car il ne lui fallait pas songer à l'hospitalité des publications officielles. Ainsi avaient été accueillis ses exposés sur les vibrations reproductrices, les foyers électriques du corps humain, les rapports du fluide animal et du fluide magnétique terrestre, le prolongement illimité des facultés visuelles, auditives et olfactives, la translation des molécules vivantes au moyen de l'électricité…

Il est vrai que, par sa maigreur, son physique cocasse, ses allures dégingandées, sa façon de se vêtir, ses manies de vieux célibataire, Stanislas Bardanne s'offrait naturellement propre à essuyer les brocards des étudiants et surtout de ses pairs. Bref, au lieu de ce qu'il était en réalité : un chercheur modeste, inhabile à se faire valoir, un grand enfant contemplatif de l'espèce de ceux dont la patience et la foi savent arracher à la Nature quelques-uns de ses secrets, il passait pour un inoffensif toqué. Or, comme rien n'était capable d'entamer la confiance de Stanislas Bardanne en ses conceptions, peu à peu, il avait été amené à imaginer, puis à construire une machine susceptible de doter l'homme du privilège d'entendre, de voir, de sentir à distance en projetant à l'aide d'un courant électrique les sens de son opérateur sur un point quelconque de la terre. Et peut-être... Toutefois, de cette dernière possibilité, le savant n'était pas aussi certain que des autres. La découverte de la T.S.F; avait grandement facilité ses travaux. Minuit ! L'heure de la grande expérimentation avait sonné. Préalablement, le physicien s'était bouclé à même la peau différentes ceintures conductrices soutenues par des bandes métalliques lui descendant jusqu'aux pieds. Ces ceintures qui, par induction, mettaient en rapport ses différents fluides nerveux, formaient dans leur ensemble une sorte de carcasse quelque peu rigide. Comme il était en manches de chemise, Stanislas Bardanne jugea que l'événement, qu'il considérait comme le plus important de sa vie, ne pouvait se passer sans une certaine solennité. Il enfila sa redingote, noua une cravate blanche, donna, devant une petite glace de bazar, un coup de peigne à ses cheveux hirsutes, s'épingla à la poitrine une décoration faite de deux humbles palmes d'argent suspendues à un ruban violet et qu'il arborait pour la première fois, bien qu'elle lui eût été décernée presque au sortir de l'Université au titre de préparateur. Ensuite, il prit une énorme mappemonde qu'il examina en la faisant tourner lentement.

— Où vais-je aller ? se demanda-t-il. Pas bien loin, d'abord. Puisque je connais leur langue, un petit voyage chez nos amis anglais est tout indiqué. Ayant relevé la position de Londres, il se plaça debout vis-à-vis de sa machine, amena l'aiguille de deux cadrans sur les degrés exprimant la longitude et la latitude de cette Ville, mit en marche un générateur d'électricité qui lie ronfla pas plus fort qu'une grosse mouché, s'enferma la tête dans une sorte de casque, assurant, toujours par induction, la mise en action de ses fluides visuels, auditifs et olfactifs et relia casque et carcasse au moyen de fils souples à la machine et à un émetteur d'ondes, Enfin, ayant attendu juste le temps de vaincre la naturelle émotion qui s'était emparée de lui, il manœuvra un commutateur et fut parcouru d'un grand frisson... Le hourvari de la rue n'arrivait plus à ses oreilles. Eh une seconde, sa vue baigna dans une atmosphère trouble. Son ouïe et son odorat subirent une succession de bruits et d'odeurs, puis une image se précisa à son regard, au fur et à mesure qu'il tournait une manette ainsi qu'un photographe mettant au point son appareil ; il constata que son « moi » hantait, invisible mais en possession de toutes ses facultés, un bar de bas quartier londonien. Une mégère couperosée somnolait sur un comptoir encombré de bouteilles de spiritueux. Seuls dans la salle et assis à une table, deux consommateurs aux inquiétantes allures s'entretenaient à voix basse et en fumant devant un verre de whisky. Une lumière crue soulignait la résolution de leurs visages sinistres.

— Encore l'odeur opiacée de ce tabac que je ne puis souffrir ! maugréa en lui- même Stanislas Bardanne. Pas de doute, je suis bien en Angleterre.

 La suite au prochain épisode!

vendredi 10 mars 2023

Le Valet de Pique, Montélimar en l'an de grâce 2023 (1923)

Le 10 mars 1923 (il y a tout juste cent ans), une chronique d'anticipation, signée "Le Valet de pique" paraissait dans le Journal de Montélimar. Le rédacteur y imaginait l'avenir lointain de la ville et invitait en conclusion le lecteur à vérifier l'exactitude de ses prévisions. Vérifions donc!

 


 

Or, en l’an 2023, soit, exactement, un siècle après la fugitive éclosion des actuelles violettes. Montélimar, s'appelait. Nougat-City.

Cet évènement, indique clairement, qu'à 1 exemple de la généralité des nations Européennes, la vieille ville des Adhémar, suivant la contagion des mœurs nouvelles, avait payé, à « l’Américanisation » moderne, son regrettable tribut.

Nougat-City, toujours coquette, s’étageait encore, au flanc d une riante colline, mais ses demeures spacieuses, pourvues d'un confort inconnu de nos jours, s'alignaient, dans une symétrie parfaite, jusqu'au Rhône.

Le pont du Teil, construit vers l’an 1970, en authentique pierre de Chomérac, après neuf lustres de discussions stériles reliait, au moyen d'un tramway électrique aérien, la cité du Nougat, au district industriel de l’Ardèche. A défaut d'autres bonnes volontés, la généreuse subvention accordée par Sir-Arthur-Kayett. de New-York, roi du porc salé, et gros propriétaire foncier du département. n'avait pas été étrangère à celle solution, ardemment désirée.

Deux cent cinquante usines, disséminées dans la banlieue, trituraient, journellement, des millions de kilogrammes de miel et de pistaches, répandant à travers le monde, la renommée de la pâte fameuse, qui avait fait, l’initiative intelligente de quelques ancêtres aidant, la gloire et la fortune du pays.

Hérissée de hautes cheminées, la ville jadis déshéritée, voyait s’égrener, comme autant de ruelles laborieuses, de nombreuses usines, car tous avaient. enfin compris que seul le travail crée le bien-être et l’abondance. L'amère leçon des fautes passées produisait, tardivement, ses fruits. Comme les peuples heureux, dans le calme des nouveaux jours, dans la douceur des soirs paisibles Nougat-Citv, dédaigneuse des discussions politiques, coulait des heures tranquilles, et n’avait pas d’histoire.

Une honnête aisance, régnait, au sein des familles, et, si, d’aventure, à la veillée, quelque vieillard presque centenaire, se prenait à évoquer le temps de la vie chère, dont il transmettait aux siens, le souvenir légendaire, il ne trouvait autour de lui, que des frimousses incrédules. « La vie n’est jamais chère, lorsqu on produit beaucoup d’argent… !! » disaient, avec conviction, les jeunes « businesmen ».

La guerre de 1914, elle-même, après avoir défrayé, dix ans, la chronique, n’empruntait plus que quelques lignes, aux livres de classe des écoliers d’alors. Leurs yeux d’enfants s’arrêtaient sur d’autres charniers humains, disséminés sur la terre, car, la guerre d’antan, à l’encontre de certaines paroles historiques, n’était plus, hélas, la dernière des guerres !!

Les inventions nouvelles se multipliaient, à l’infini, et les progrès imprévus de la science, toujours dressée vers l’infini et le mystère, faisaient prononcer aux peuples anxieux, cette phrase, considérée longtemps, comme un blasphème: « Qui sait… ? Peut-être, est-ce demain, que l’on ne mourra plus… ! »

Des véhicules perfectionnés de toute sorte, et de monstrueuses machines aériennes, se pourchassaient, sur les routes et dans l’air, à des vitesses telles, que l’œil avait peine à les suivre. Les écraseurs, les emboutisseurs, et les écrabouillés, bien entendu, parachevaient, avec une méritoire ténacité, l’œuvre des derniers carnages. En cela seulement, les temps antiques n’avaient point changé !

Le vieux clocher branlant, seul vestige des siècles défunts, avait sonné sur les générations actuelles, son glas égalitaire.

Les Municipalités s’étaient succédées, dotant la ville, de quelques améliorations nouvelles, comme toujours, approuvées par les uns, et critiquées par les autres.

Seuls, parmi les archives locales, de vieux papiers jaunis, que nul ne compulsait jamais, ( ainsi passe la gloire du monde ), attestaient de l’éphémère acuité des anciennes querelles.

Au champ du repos, dénommé Navet-City, dormaient, côte à côte, en bons camarades, réunis dans la paix éternelle, les ennemis farouches d’antan.

Leur souvenir, qu’ils croyaient éternel, n’avait même pas résisté aux fantaisies destructives du temps, qui rend illisibles les noms profondément gravés sur les pierres tombales, pour mieux saupoudrer d’oubli, les plus ambitieuses mémoires.

Les questions des eaux, du gaz, de l’électricité, et bien d autres encore, qui dressaient, jadis, face à face, la population et les autorités constituées, n’existaient plus qu’à l’état de dossiers poudreux, dans les combles de la Mairie. De gigantesques travaux d adduction d’eau, captaient aux pieds des Alpes lointaines, le pur courant des sources.

La Bâtie, La Laupie, qui donc se souvenait encore de ces noms là ?

Que faire, de pareils ruisselets, alors que pour alimenter l’agglomération surpeuplée, une rivière était, à peine, suffisante ?

Gens pratiques ou dressés, les Nougatiens, n'admettaient plus les demi-mesures, et, avec un chaleureux sourire, ils accueillaient, chaque année, un compteur nouveau.

En l’an de grâce 2023. tout habitant adulte des deux sexes, se trouvait pourvu, indépendamment, des huit ou dix qu’il laissait à domicile, de quatre compteurs obligatoires, portatifs. Ces compteurs, imposés par l’Etat, réglementaient au moyen de taxes et de surtaxes, quatre des principales fonctions humaines, savoir: la respiration, l’absorption des aliments ou liquides, leur évacuation, et enfin, pour éviter les fraudes, la repopulation. Ces instruments disposés sur certaines parties de l’anatomie, ne laissaient pas que d’être relativement gênantes, pour les débutants. Mais chacun ne tardait pas à se faire une raison, en vertu de proverbe connu : l’habitude rend maître ! Le gaz et l’électricité, ces terribles « éteigneurs de chandelles », s’étaient vus éclipsés, à leur tour, par la « Radialité », lumière à base de radium, d’une intensité telle qu’un tube incandescent, suffisait, pour illuminer à giorno ,tout un secteur.

Son prix extrêmement modéré, pour l’époque, de mille francs le milligram-watt, la mettait, du reste, à la portée de toutes les bourses. Et les gens, par un signe caractéristique des temps, payaient sans « rouspéter »…

L’arroseuse automobile, représentait la principale attraction du musée Municipal. Cet engin, sur le dos rebondi duquel, s’était, autrefois, exercée la verve des humoristes, après avoir eu ses heures d’incontestable utilité, alimentait la curiosité des enfants et des touristes.

Arroser, était, du reste, devenu un geste fastidieux et inutile, depuis qu’un service de télégraphie sans fil, reliait notre planète aux bureaux du Père Eternel. Chaque citoyen, pouvait, à volonté, en quelques secondes, commander une averse pour son jardin potager, ou retenir sa place, pour l’autre monde.

Mars et Venus, continuaient leur course régulière dans l'espace, tout en envoyant chaque jour, de leurs amicales nouvelles.

Ce n’était pas encore, la guerre des mondes, prédite par Wells, mais les dirigeants de l’époque, lassés par le terre à terre des conflits internationaux, ne désespéraient point d’atteindre ce résultat sensationnel.

Suivant le développement de sa ville natale, le Journal de Nougat-City, (ex-Journal de Montélimar). dont maints chantres intéressés, avaient prématurément psalmodié l’absoute, au cours du dernier siècle, tirait à cent mille exemplaires. Il demeurait seul sur la brèche, dédaigneux des morsures du temps et des hommes, ses concurrents, ou confrères successifs, ayant, hélas, vécu, ce que vivent les roses …

Les impôts directs ou indirects, ne soulevaient plus, parmi les Nougatiens, habitués au geste fatidique du parfait « cracheur », la moindre protestation.

Les douzièmes provisoires, de venaient, mathématiquement, définitifs, représentant en papier-monnaie, des avalanches de billets disparates et crasseux, que les camionneurs du temps, munis de masques asphyxiants, avaient grand peine, à « transbahuter » chez M. le Percepteur.

Un jour vint, (Arys nous l’avait dit: Un jour viendra...) où un archéologue, dégoûté de l’Egypte et des sarcophages des Pharaons (c’était, par hasard, un anglais), s’avisa de pratiquer des fouilles dans l’ancienne nécropole de Nougat-City.

Ayant mis à jour, après de laborieuses investigations, le mausolée d’un naturel de notre époque, il fit, au bénéfice des musées de Londres, une curieuse découverte. Dans les poches. en piteux état, de l'ancêtre inconnu, cet émule de Lord Abernon, ( un peu chacal, dans son genre), trouva, fort amochée, jaunie, rongée par les vers, une vulgaire feuille d’impôts.

Cette mirobolante trouvaille fit la joie de l’Académie des Sciences et le Président de la docte assemblée, avant assujetti ses lunettes, s’écria, après avoir déchiffré le grimoire :

« Voilà, Messieurs, un document qui serait de nature, à bouleverser toute notre économie politique actuelle. Dérobons-le à la curiosité publique. Ce sont vous le savez, les chiffons de papier, qui font les révolutions ! D’ailleurs, le plus élémentaire bon sens nous ordonne de tenir cette pièce pour suspecte. Comment, en 1923, nos braves aïeux ne payaient pas davantage d’impôts? Pareille veine, laisserait supposer, malgré le respect que nous professons pour leur mémoire, qu’ils étaient tous…

Le mot que prononça le sévère Président de l’Académie des Sciences, évoque une idée fort déplaisante, de nos jours, pour les maris ombrageux. Il n’effaroucha, cependant pas le sénile aréopage de crânes dénudés. Cette épithète, aujourd'hui, triviale, ayant été admise, depuis longtemps,dans le dictionnaire, et dans les mœurs.



Le Valet de Pique



P.S. — Nos lecteurs sont priés de vérifier, dans un siècle, le bien fondé de cet article.



Le Valet de Pique, « Montélimar en l’an de grâce 2023 »,
in Journal de Montélimar, 10 mars 1923.

 

A lire sur ArchéoSF:


Fantaisie montielienne - Montélimar en l'an 2000 (1921)


 



samedi 25 février 2023

La collection ArchéoSF sélectionnée pour le Grand Prix de l'Imaginaire 2023!

 


Jamais deux sans trois!

La collection ArchéoSF est sélectionnée (première sélection) pour le Prix Spécial du Grand Prix de l'Imaginaire 2023!

Il s'agit de la troisième sélection dans cette catégorie pour la galaxie ArchéoSF: en 2012, c'était la sélection pour le blog ArchéoSF, en 2020 pour l'édition de L'Empire savant de Pierre-Marie Desmarest, l'un des premiers romans de science-fiction inconnu jusqu'à son exhumation par Vincent Haegele en 2016 et cette année pour la collection ArchéoSF "chez publie.net pour son travail de mise en valeur de la SF ancienne".

Il s'agit pour nous d'une nouvelle reconnaissance du travail entrepris depuis 2011 avec le soutien indéfectible de la maison d'édition publie.net d'abord avec François Bon puis avec Guillaume Vissac, Roxane Lecomte et le regretté Philippe Aigrain.

samedi 18 février 2023

Raoul Mihnar, Les joies futures (1894)

En 1894, Raoul Mihnar (1857-1934) publie la nouvelle "Les joies futures" dans le Mercure de France. On y découvre les manipulations du vivant que le docteur Isatis réalise sur l'île (fictive) de Kefnidenn (que l'on pourrait traduire par "l'île de l'araignée") dans le Morbihan. Cette nouvelle précède de deux ans le roman L'Ile du docteur Moreau d'H.G. Wells. Le texte est dédié à Henri Guède, vulgarisateur scientifique, notamment auteur d'un Traité élémentaire d'histoire naturelle


 Les Joies futures

Pour Henri Guède

Le Dr Isatis est un homme vigoureux, de corpulence moyenne, blond roux et les veux très clairs. Il se livre peu, et lorsque j’eus l’honneur de lui être présenté il ne souffla mot, n’ayant rien à me dire, et me donna ainsi la sensation de l’homme supérieur.

Après un certain nombre d’entrevues silencieuses, qui nous inspirèrent l’un pour l’autre une très grande sympathie, il voulut bien me convier à visiter son établissement horticole de l’île de Kefnidenn (Morbihan), où j’acquis la conviction, grâce à ses très lucides explications, qu’une série de progrès importants venait de s’effectuer à la fois dans le domaine agricole et celui de la physiologie animale.

Isatis est un autodidacte ; il s’est fait lui-même. Dans les montagnes cévenoles où il est né, il eut de bonne heure l’habitude de la méditation. Son père, un énergique bûcheron, lui enseignait à se taire, mieux que n’y eût réussi toute l’éloquence d’un Carlyle ; sa mère, nièce d’un curé, lui apprit à lire dans la traduction de l’IIliade par madame Dacier, lui donnant, dès la prime enfance, le goût des larges blessures et le désir des amputations. A quinze ans, il arrivait à Paris avec trente sous dans la poche et une indomptable volonté dans le cœur. A vingt-cinq ans, il était docteur en médecine et en chirurgie, immensément riche grâce à l’amitié de l’illustre chirurgien Ranmort, qui se prit d’amitié pour son meilleur élève et l’institua en mourant son légataire universel.

Libre désormais, il rêva la découverte décisive, qui, du jour au lendemain, fait d'un inconnu une gloire de l’humanité. Abandonnant la pratique, il chercha l’homoncule en la bouteille, et, marchant sur la trace des Paracelses et des doms Junipériens, il s'enferma dans son laboratoire, distillant, cristallisant, se corrodant les paupières à la flamme des creusets, voulant réaliser chimique ment ce polyèdre assez compliqué que l’on appelle un homme. Malgré ses efforts et ses immenses connaissances, il échoua ; l’heure n'était pas venue ou elle était passée. Il obtint de curieuses géodes en forme d’estomac ; mais elles se refusèrent à digérer. Il s’inclina devant son échec et entama la lutte d’un autre côté.

« Quand un jardinier veut obtenir une rose, il ne va pas chez le droguiste. » Cette vérité de fait l’éclaira sur la véritable et définitive voie.

« Pour obtenir la vie, il faut la vie. »

Le laboratoire de chimie fut transformé en laboratoire de physiologie ; de nombreuses expériences de vivisection se succédèrent, et, en quelques mois, par de simples greffages, Isatis accomplissait un chien à six têtes, qui tient encore aujourd’hui une place d’honneur dans ses vastes collections.

Sûr du succès, il acheta, pour travailler en paix, la propriété de l’île de Kefnidenn, où il aménagea, suivant ses plans, les superbes établissements qu’il me fut permis de visiter. Etant l’un des principaux actionnaires d’une entreprise importante de piraterie, il eut à bon compte les sujets humains qui lui étaient nécessaires ; quelques pourboires distribués à propos dans les ministères et les préfectures lui valurent la neutralité bienveillante de l’administration, et, dès maintenant, l’œuvre est sortie de la période théorique ; elle existe ; elle est devenue une affaire.

Le bâtiment principal consiste en une vaste serre où peinent sans relâche des équipes de jardiniers bien dressés. C’est la serre de réparation. On y constate le premier pas fait vers le progrès par le Dr Isatis. Il a rendu à l’homme les privilèges du lézard et de l’écrevisse, la faculté de régénérer les membres perdus pour une cause ou pour une autre. Les gens à réparer sont placés près des cloches en verre contenant le milieu nutritif où plonge seule la portion du corps incomplète. L'œil éprouve une joie très spéciale à voir ces manchots, culs-de-jatte, etc., dont les membres absents repoussent avec une rapidité parfaitement appréciable sous un fort grossisse ment. Jusqu’à présent, on ne reçoit pas dans cette serre d'étrangers à l’établissement ; le docteur opère sur son personnel, qui se laisse amputer avec plaisir, certain d'être payé comme à l’ordinaire et d'avoir en même temps quelques journées de repos.

A côté, se trouve l’étuve de segmentation. Le progrès obtenu est le suivant. Comme les animaux les plus inférieurs, l’homme y prolifère par dédoublement, mode si pratique et si moral, sup primant les inconvénients du procédé actuel, si disgracieux, de reproduction, inconvénients à la fois moraux et physiques sur lesquels il est inutile d’insister. Le processus opératoire est d'une simplicité merveilleuse : on coupe le sujet en deux et l’on applique la surface de chaque section sur une cuve pleine du milieu nutritif. En un nombre plus ou moins grand de jours, chaque moitié a regagné la partie symétrique ; on a deux hommes complets, parfaitement semblables à l’original, et l'on peut s’en convaincre par des photographies faites antérieurement.

Le docteur arrive même avec une fraction du corps, quelque petite qu’elle soit, à reconstituer l’organisme entier. Soulevant une cloche, il me découvre un pied planté seulement depuis trois jours ; le mollet est déjà formé et l’articulation du genou commence à se dessiner. Sous une éprouvette, un pouce coupé de la veille a déjà son index.

« D'un être humain, en deux mois, j’en fais cent et plus », déclare mon docte ami. Pour lui, le problème de la dépopulation n’offre plus aucun sens. Il ne croit pas néanmoins que l’on puisse opérer dès maintenant la castration universelle, si désirable en présence des crimes passionnels et des divagations amoureuses.il est évident qu'un seul établissement ne peut fournir d'êtres humains l’univers entier ; plus tard, on verra, si des installations analogues sont faites, en de nombreux points du globule terraqué. On ne peut mettre notre espèce à la merci d’un tremblement de terre, d'un cyclone, d'une quel conque éventualité.

Le troisième progrès du docteur est le suivant. Comme aux plantes, il donne aux hommes un pouvoir presque infini d’amélioration. Il lui a suffi d’appliquer avec tact la bouture et l’écussonnage, lui permettant de conserver les produits obtenus par le semis, et de les fixer de façon définitive.

Avec une bonne foi très curieuse chez un savant, Isatis rend pleine justice à ses prédécesseurs, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, aux zéphyrs de Kabylie, à Paul Bert, à Brown-Séquard, etc. Il se reconnaît un seul mérite, c’est d’avoir agi avec plus de décision. Le greffage a, déprimé abord, donné les meilleurs résultats, et le docteur s’est distrait d’études plus sérieuses par la fabrication de quelques monstres ; il possède, à côté du chien à six têtes, et parfaitement conservés dans l'alcool, une femme à douze mamelles, un enfant à quatre nez, un homme dont le dos est entièrement couvert d’yeux de diverses nuances.

Le docteur a fait succéder des essais plus pratiques à ces expériences d'ordre purement théorique. Par des écussonnages de substance cérébrale, joints à une culture plus ou moins intensive, à des engrais plus ou moins actifs, il double, triple, décuple l'intelligence, la diminue, la déforme ; il joue de la pensée comme d'un luth, réussissant à volonté le mystique actif et le mystique passif, le mage et l’explorateur, l’écrivain de génie, le général et le cordonnier par vocation.

Pour couvrir en partie ses dépenses, il s’est ouvert quelques débouchés à l’étranger, et, dans un hangar, il m’indique un certain nombre de commandes soigneusement étiquetées et prêtes à être expédiées ; il y a- là trois gendarmes pour l’empereur de Russie, un président de République pour l’Amérique du Sud, et un grand poète national pour la Suisse. J'assiste au repas, très simple, calqué sur le gavage des poulets au jardin d'Acclimatation. Chaque sujet avale l’extrémité d’un tube en caoutchouc dont l’autre bout plonge dans une immense marmite. On appuie sur un bouton, on compte jusqu'à cinq, et l’opération est terminée. Les frais quotidiens de cette nourriture s’élèvent à vingt centimes par échantillon.

Le prix des produits est uniforme.

« Un homme d’esprit, dit le docteur, ne me coûte pas plus cher à façonner qu'un imbécile. Il serait malhonnête de le faire payer davantage à mes clients. »

 

Raoul Mihnar, « Les joies futures »,
in Mercure de France, n° 49, janvier 1894.