En 1888, Edward Bellamy publie Looking Backward traduit dès 1891 en français sous le titre Cent ans après ou l'An 2000. L'ouvrage est un immense succès (il est le troisième livre le plus vendu aux Etats-Unis pour tout le XIXe siècle).
De nombreux auteurs répondent à Edward Bellamy, proposant des utopies moins autoritaires que Looking Backward ou des dystopies.
La plus connue de ces réponses est sans doute Nouvelles de Nulle part. Une ère de repos (News from Nowhere, or an Epoch of Rest, 1890) de William Morris. Des extraits sont parus dans la revue La Société nouvelle en 1892.A son tour, Edward Bellamy répond à ses détracteurs avec Equality (Egalité) en 1897 qui est considéré comme l'"expression définitive de sa vision utopique" (le texte n'a été traduit qu'une fois en 1900 et n'avait jamais été publié sous la forme d'un volume avant l'édition dans la collection ArchéoSF disponible ICI).
A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, plusieurs auteurs ont proposé des utopies se déroulant non pas dans un non-lieu mais dans un avenir plus ou moins lointain comme H-G. Wells avec Une Utopie moderne ou Jean Grave avec Terre libre.
ArchéoSF propose les quatre premiers chapitres de Nouvelles de Nulle part tels qu'ils ont été traduits en 1902 en quatre épisodes dont voici le second. Pour lire le premier épisode, cliquez ICI, pour lire le second épisode, cliquez ICI, pour lire le troisième épisode, cliquez ICI.
Chapitre IV
Un marché vu en passant
Nous écartant aussitôt de la rivière, nous
fûmes bientôt sur la grand’route qui traverse
Hammersmith. Mais je n’aurais pas deviné où
j’étais, si je n’étais parti du bord de l’eau ; car
King Street avait disparu, et la route courait au
milieu de larges prairies ensoleillées et de
culture jardinière. La Creek, que nous traversâmes
tout de suite, avait été délivrée de son
conduit souterrain, et en passant sur son joli
pont, nous vîmes ses eaux, maintenant gonflées
par la marée, couvertes de gaies embarcations
de différentes grandeurs. Il y avait des maisons
par ci par là, les unes sur la route, d’autres au
milieu des champs, avec d’agréables sentiers y
conduisant, et chacune entourée d’un jardin
luxuriant. Elles étaient toutes bien dessinées
et aussi solides que possible, mais leur apparence
était rustique, comme celle de maisons
de fermiers ; quelques-unes étaient de
briques rouges, comme celles sur la rivière,
mais la plupart en charpente et plâtre, et les
conditions de leur construction les faisaient tellement
ressembler à des maisons du moyen-âge
faites des mêmes matériaux, qu’il me semblait tout simplement vivre au XIVe siècle, sensation
à laquelle contribuait le costume des gens que
nous rencontrions ou dépassions et dont les
vêtements n’avaient rien de « moderne ».
Presque tout le monde était habillé gaiement,
particulièrement les femmes, qui avaient
si bon air, ou même étaient si belles, que
j’avais peine à retenir ma langue d’appeler l’attention
de mon compagnon sur ce fait. Je vis
quelques visages pensifs, et en ceux-là je remarquais
une grande noblesse d’expression, mais
aucun n’était malheureux, et la plupart (nous
rencontrions pas mal de gens) étaient franchement
et ouvertement joyeux.
Il me sembla reconnaître Broadway au croisement
de routes qui existait encore. Sur le côté
nord de Broadway, il y avait une rangée de
bâtiments précédés de cours, bas, mais magnifiquement
construits et ornés, qui formaient un
vif contraste avec les maisons sans prétention
d’alentour ; et au-dessus de ce bâtiment bas,
s’élevaient le toit raide, couvert de tôle, et
les contreforts et parties supérieures du mur
d’un grand hall, dans un style splendide d’architecture
flamboyante, dont il ne suffirait pas
de dire qu’elle me parut réunir les meilleures
qualités du gothique de l’Europe moderne
avec celles de l’architecture sarrasine et de la
byzantine, bien qu’il n’y eût copie d’aucun de
ces styles. Sur l’autre côté de la route, au sud,
il y avait une construction octogonale avec un
toit élevé, rappelant comme aspect le baptistère
de Florence, sauf qu’elle était entourée d’une arcade de cloître appuyée sur elle : elle était
aussi très délicatement ouvragée.
Toute cette masse d’architecture sur laquelle
nous avions si soudainement débouché, du milieu
des cultures riantes, n’était pas seulement
d’une beauté exquise par elle-même, mais une
telle expression de vie généreuse et abondante
y était empreinte, que jamais je ne m’étais senti
réjoui à tel point. J’en riais littéralement de
plaisir. Mon ami paraissait le comprendre, et
me regardait avec un intérêt satisfait et affectueux.
Nous nous étions avancés parmi une
multitude de charrettes, où étaient assis des
gens, beaux, à l’air bien portant, hommes,
femmes et enfants très gaiement habillés, et
qui étaient évidemment des charrettes de marché,
car elles étaient pleines de produits de la
campagne de l’aspect le plus tentant.
— Je n’ai pas besoin de demander, dis-je, si
ceci est un marché, car je vois évidemment que
c’en est un ; mais quel marché est-ce, pour qu’il
soit si splendide ? Et qu’est-ce que la magnifique
salle que voilà, et qu’est-ce que le monument
du côté sud ?
— Oh ! c’est précisément notre marché de
Hammersmith ; et je suis heureux qu’il vous
plaise tant, car nous en sommes vraiment très
fiers. Naturellement, l’intérieur de la grande
salle est notre lieu d’assemblée en hiver ; en
été, nous nous réunissons surtout dans les
champs du bas, sur la rivière, en face de Barn
Elms. Le bâtiment sur notre droite est notre
théâtre : j’espère qu’il vous plaît.
— Je serais un idiot s’il ne me plaisait
pas.
Il rougit un peu :
— J’en suis heureux, dit-il, parce que j’en ai
eu ma part ; j’ai fait les grandes portes, qui
sont en bronze damasquiné. Nous les regarderons
plus tard, dans la journée peut-être ; mais
maintenant nous devrions continuer. Quant au
marché, ce n’est pas un jour très actif ; nous le
verrons donc mieux une autre fois, parce qu’il
y aura plus de monde.
Je le remerciai.
— Est-ce que ce sont là les vrais gens de la
campagne ? Quelles jolies filles il y a parmi
eux !
Comme je disais cela, mon regard s’arrêta
sur le visage d’une belle femme, grande, cheveux
noirs, peau blanche, vêtue d’un joli costume
vert clair, en l’honneur de la saison et de
la chaude journée, qui me souriait aimablement
et plus aimablement encore, me sembla-t-il, à
Dick ; je m’arrêtai une minute, puis continuai :
— Je le demande parce que je ne vois aucun
des gens de campagne que je me serais attendu
à voir à un marché ; je veux dire en train de
vendre des choses ici.
— Je ne comprends pas, dit-il, quelle espèce
de gens vous vous seriez attendu à voir, ni
tout à fait ce que vous entendez par gens « de
campagne ». Ceux-ci sont les voisins et voilà
comment ils sont dans la vallée de la Tamise.
Il y a des régions qui sont plus dures et pluvieuses
que celle-ci, et les gens y portent des costumes plus grossiers ; et eux-mêmes sont
plus rudes d’aspect et plus hâlés. Mais il y en a
qui aiment leur aspect mieux que le nôtre ; ils
disent qu’il y a en eux plus de caractère… c’est
le mot. Enfin c’est une affaire de goût. Quoi
qu’il en soit, le croisement entre eux et nous,
en général, tourne bien, ajouta-t-il d’un air
réfléchi.
Je l’entendais, bien que mes yeux fussent
dirigés du côté opposé, car cette jolie fille était
justement en train de disparaître par la porte
avec son grand panier de pois nouveaux, et
j’éprouvais cette sorte de sentiment de déception
qui nous envahit, lorsque nous avons vu
dans la rue une figure intéressante ou charmante,
que nous ne reverrons probablement
jamais ; et je restai un moment silencieux. Je
repris enfin :
— Ce que je veux dire, c’est que je n’ai pas
vu du tout de pauvres gens, pas un.
Il fronça les sourcils, parut embarrassé, et
dit :
— Non, bien entendu ; si quelqu’un va mal,
il y a des chances pour qu’il reste à la maison,
ou tout au plus qu’il se traîne dans le jardin ;
mais je ne sache pas que personne soit malade
pour le moment. Pourquoi vous attendre à voir
de pauvres gens sur la route ?
— Non, non, dis-je ; je ne veux pas dire des
gens malades, je veux dire de pauvres gens ;
vous savez, des gens grossiers.
— Non, dit-il avec un gai sourire, je n’en
connais vraiment pas. Le fait est qu’il faut que vous veniez vite chez mon arrière grand-père,
qui vous comprendra bien mieux que moi. Hue,
grison !
Là-dessus, il secoua les rênes, et à petits
pas nous nous dirigeâmes vers l’est.